Aikidokate bénéficiant d’une forte visibilité médiatique, enseignante en philosophie à l’université, philosophe et auteure d’essais mêlant réflexion philosophique et pratique d’un art martial, Coralie Camilli ne laisse pas indifférent.  

Ce qui m’intéresse chez Coralie, c’est sa capacité à développer une  communication efficace et un rayonnement autour d’elle. Si l’aïkido nous a habitués à une communication discrète et peu incarnée dans son ensemble, Coralie casse les codes en développant une marque personnelle très forte. 

 Dans cette interview, nous allons tenter de percer le mystère de cette visibilité pour cerner une personnalité à la fois magnétique, rayonnante, énigmatique  mais aussi clivante.  

Si Coralie n’est pas l’incarnation d’une communication effacée, elle a toutes les armes pour servir la visibilité de l’aïkido.

1/ Qui est Coralie Camilli ? 

Je suis née et j’ai grandi en Corse. Toute ma famille y vit encore et j’y ai habité jusqu’à mes dix-huit ans. J’ai dû ensuite partir à Paris pour suivre mes études de philosophie.  

J’y ai obtenu mon doctorat de philosophie, et j’ai également séjourné en Israël où j’ai été diplômée de langue hébraïque. Tout cela en dix ans. Par la suite, j’ai obtenu la qualification à l’université comme Maître de Conférence en philosophie juive. J’ai publié six ouvrages sur mes thématiques de recherches, et j’ai commencé les arts martiaux à la suite de cursus professionnel, il y a donc bientôt cinq ans.  

J’ai commencé par l’aïkido, avec Christian Tissier Shihan, avec qui j’ai  passé ma ceinture noire. Je suis ensuite partie au Japon sept mois pour y passer mon 2e Dan d’aikido, au Hombu Dojo. J’ai écrit et publié deux livres sur la pratique martiale. Aujourd’hui, je complète ma pratique martiale avec la boxe thaïlandaise avec Jérôme le Banner. Nous préparons ensemble mon premier combat sur le ring pour le mois de janvier 2022.

2/ Tu es aujourd’hui philosophe et aikidokate, bénéficiant d’un rayonnement et d’une visibilité hors pair. Comment expliques-tu cet engouement médiatique autour de ton travail et de ta personne ?  

Je distingue réussite et succès : ce sont deux concepts différents. L’un dépend du travail, du sérieux et du sacrifice, l’autre dépend de la médiatisation et se concentre sur l’image renvoyée. Il faut être conscient de la différence, mais également savoir que les deux sont nécessaires si on veut mettre en avant un art martial, qui est aussi un art visuel. Simplement, l’un ne doit pas remplacer l’autre : on tomberait alors soit dans le ridicule (faute d’expérience), soit dans la caricature (faute d’humilité).  

Pour ce qui de l’intérêt que l’on peut porter à mon travail, j’espère qu’il est surtout lié au fait que je m’efforce de créer des passerelles entre philosophie et pratique et que j’ai poussé ma réflexion sur l’aïkido jusqu’à écrire des ouvrages sur le sujet. Le travail de l’esprit comme celui du corps vont de pair, et je ne me serais jamais permise de pratiquer un art sur lequel je n’aurais pas pu réfléchir en amont, de même que je n’aurais jamais écrit sur une pratique dont je n’ai pas l’expérience concrète. Pour résumer,  je ne me contente pas d’une pratique dénuée de réflexion, pas plus que d’une approche intellectuelle seule.  « L’esprit n’est qu’un mot pour dire quelque chose qui appartient au corps » : Nietzsche l’a pensé bien avant nous ! 

3/ Aujourd’hui, es-tu actrice d’une stratégie de communication dans laquelle tu es proactive, ou au contraire, te laisses-tu porter par une vague médiatique que tu n’as pas déclenchée ? Es-tu la seule aux manettes de ta communication ou travailles-tu en équipe ? 

Coralie Camilli
Jour de grâce et de violence, dernier livre de Coralie Camilli paru en 2020 aux éditions PUF

Je travaille en collaboration avec l’équipe de la chaine TV Karaté Bushido  et avec mes éditeurs de livres, les Presses Universitaires de France (PUF).  Je suis en contrat de travail avec les deux. Je suis également en partenariat avec la FFAAA pour l’aïkido. 

4/ Quel public vises-tu lorsque tu communiques autour de l’aïkido (néophytes, débutants, initiés…)? 

coralie camilli
Shooting en partenariat avec Karaté Bushido – Avec Arthur Frattini – crédit photo Karate Bushido

Absolument tout le monde ! Déjà, en publiant un livre de philosophie sur le sujet, j’ai réussi à susciter la curiosité chez les non-pratiquants, et j’en suis très heureuse.  

Les livres s’adressent évidemment aux pratiquants aussi, car ils soulèvent des questions comme celle du retournement de la force, de la différence entre maîtrise et puissance, entre relâchement et abandon, entre chuter et tomber, etc. C’est donc une sorte de dialogue que je souhaite ouvert avec tous ceux qui pratiquent !  

Pour les débutants, ou ceux pour qui la réflexion philosophique n’est pas encore initiée (ou pas présente), les vidéos et les articles à visée vulgarisatrice, seront plus facile d’accès, tout comme la pratique visuelle (démonstration à Bercy prévue bientôt, séminaires et cours, etc.).  

J’ai également donné des conférence au Théâtre national de la danse à Paris, où des chorégraphes et danseurs professionnels s’intéressaient au sujet. Les quelques pistes de réflexions sur l’usage du corps que j’ai tenté de développer à partir de l’aïkido ont donné lieu à des représentations de danse sur lesquelles les chorégraphes ont travaillé! De même, j’ai eu l’honneur et le plaisir d’être filmée sur la pratique des armes, dans le cadre de l’exposition Ultime Combat au Musée du Quai Branly, à Paris. Le  public que je touche est donc très hétérogène ! 

Enfin, j’ai eu le privilège d’être invitée à participer à des émissions plus ‘’grand public’’, sur la chaine Arte TV, ou France Culture par exemple. Tout cela permet de toucher non seulement des non aikidokas, des aïkidokas également, mais également des philosophes, des danseurs, des pratiquants d’autres disciplines ou tout simplement des curieux ! 

Toutefois, je ne pense pas uniquement aux générations présentes ou futures, mais  aussi aux générations du passé : car la transmission ne consiste-t-elle pas à faire  faire perdurer un héritage ? Le respect du passé ne doit pas être supplanté par  l’actualisation du présent.  

Et je crois humblement qu’une pratique comme celle de l’aïkido doit être autant soucieuse de l’avenir que respectueuse à l’égard du passé.  

5/ Quels sont la vision, les valeurs et le message que tu souhaites porter dans ta communication autour de l’aïkido ? 

Coralie Camilli
Coralie, récompensée pour son action internationale dans le développement de l’aikido

Le fait qu’un corps, n’importe lequel, quel que soit l’âge, le gabarit ou le sexe, puisse repousser ses limites dans le perfectionnement du geste pur, et ce, dans le respect du partenaire.  

Pour aller un peu plus loin :  le corps que valorise la société de consommation, c’est-à-dire un corps jeune, sain, ferme, mince, halé…, est  un corps très visuel. S’agissant des arts martiaux, le corps, pour être fonctionnel, n’a pas besoin d’être spécialement élancé, bien nourri, soigné. Il doit être prioritairement rapide, agile, souple, puissant, résistant, relâché. Sur le plan mental et moral, les qualités les plus recherchées sont  la discipline, la volonté, l’abnégation, la maîtrise de soi, l’humilité, le  respect, la patience, la résistance à la douleur. Et même au sommet, il faut savoir garder et ce que les japonais appellent « l’esprit du débutant »  (zanshin), c’est-à-dire un mélange de curiosité, de naïveté et d’admiration pour plus fort que soi, et qui pousse à se remettre en question et à  rechercher continuellement l’essence du geste parfait.  

6/ Quels arguments mettrais-tu en avant pour inviter un futur pratiquant qui a entre 20 et 35 ans à monter sur les tatamis ? 

Coralie Camilli
Crédit photo – Karate Bushido

Je dirai que l’intérêt et l’originalité de l’aïkido tiennent à plusieurs choses : une pratique diversifiée, à mains nues et avec des armes (jo, bokken et tanto), mais aussi une absence de distinctions de niveaux ou de gabarits. Rajoutons qu’en l’absence de compétition dans la discipline, on a affaire à des partenaires plus qu’à des adversaires. Enfin, c’est une pratique qui allie la grâce du geste à l’efficacité de techniques. Welcome everyone !  

Il est encore une chose, de taille à mon avis : le fait que la notion de perfectionnement rejoigne celle d’économie. Prenez le geste qui consiste, pour un aïkidoka, à dégainer son sabre en une fraction de seconde et à le monter devant le corps, pointe en haut, au moment où l’adversaire s’y attend le moins : c’est un acte qui fait davantage appel à l’intuition qu’à l’attention;  mais surtout, ce geste unique, pour être aussi élégant  qu’efficace, ne doit générer aucun déplacement parasite, aucune dépense d’énergie non – nécessaire, aucun superflu.  

Il doit signifier “pauvreté”, au sens le plus haut du terme, c’est-à- dire pureté.  La définition du geste, dans les arts martiaux, est conforme à la définition que le philosophe allemand Leibniz, au XVIIe siècle, donnait de ce qui est parfait : est parfait ce qui nécessite le moins grand nombre d’efforts pour le plus grand nombre de résultats. 

7/ Les aikidokas sont souvent très discrets dans leur communication. J’ai parlé dans un précédent post de “vision japonisante de l’humilité”…la gêne  de se mettre en avant, la peur de faire de l’ombre à la discipline ou à leur  maître sont des éléments qui peuvent bloquer la communication personnelle des aikidokas. Humilité et communication incarnée sont-elles  conciliables ou au contraire deux valeurs antinomiques ? 

Je préfère parler de transmission que de communication. Communiquer revient presque à faire la ‘’publicité’’ de quelque chose, alors que transmettre permet de mobiliser autant la parole que l’image, mais sans prosélytisme aucun. Il s’agit simplement de donner à voir ce que l’on fait.  

Par ailleurs, il est drôle que certains pratiquants français se réclame d’une ‘’vision japonisante’’ de l’aïkido concernant la question de l’humilité, alors  que ce seront les premiers à bavarder sur le tatami (ce qui ne se fait pas au  Japon), à se prendre en selfie après le cours (ce qui ne se fait pas au Japon), à attendre d’être pris comme uke par le professeur (ce qui ne ne se fait pas au Japon), à éviter certains partenaires lors de la pratique (ce qui ne se fait  pas au Japon non plus), à ne pas saluer correctement ses partenaires dans les vestiaires, ou encore à ne pas prendre soin des lieux de pratique en nettoyant les tatamis après leurs passages (contrairement, encore une fois, au  Japon). L’humilité n’est pas la seule valeur japonaise à retenir, le respect de l’autre et l’égalité entre tous comptent tout autant.

De plus, ces valeurs sont comportementales, c’est à dire qu’elles doivent autant s’incarner sur le tatami qu’en dehors du dojo…mais beaucoup oublient cela. Les valeurs portées par une discipline martiale devraient idéalement être incarnées dans la vie quotidienne.

8/ As-tu des détracteurs dans ta communication et comment gères-tu la critique au quotidien ?  

J’ai très honnêtement peu beaucoup de détracteurs ; je reçois beaucoup plus de  félicitations et d’encouragements que de critiques. En revanche, les commentaires les plus réducteurs pointent ma condition de femme dans une discipline martiale. Il y a encore beaucoup d’idées reçues sur le sujet,  dans un milieu encore majoritairement masculin.  

9/Que t’apportent les autres disciplines que tu pratiques (kick-boxing, lecture, écriture, etc…) dans ton aïkido ? Recommanderais-tu de se former  à d’autres disciplines en parallèle de l’aïkido? Et si oui, à quel moment ? 

Coralie Camilli
Coralie Camilli avec Jérôme le Banner (gauche) et Greg MMA (droite) – Crédit photo Karate Bushido

L’écriture permet de faire retour sur ce que le corps fait, et le corps, quant à lui – et une fois quelques réflexions intégrées-  modifie alors sa pratique. Je pense que c’est une cercle vertueux que de nourrir son esprit par le travail du corps, et d’ajuster les mouvements du corps au regard de ce que remarque l’esprit.  

Quand à la boxe pieds-poings (Muay Thaï et Kick-boxing), leur pratique est pour moi déterminante.  

D’abord car on y apprend à faire usage de tout le corps (pieds, genoux, jambes, coudes, travail des esquives), ce dont on n’a pas forcément l’habitude en aïkido. Cela change aussi le rythme: le cardio s’accélère et l’adrénaline est là! 

Ensuite, on a affaire à des adversaires, non plus des partenaires : la préservation de l’intégrité du corps de l’autre n’existe plus, comme en aïkido. C’est l’autre ou moi.  L’efficacité devient primordiale. L’expérience de prendre des coups et d’en donner, nécessite un lâcher-prise très particulier, qui invite à apprivoiser la douleur.  

Enfin, la notion même de combat (concept qui n’existe pas en aïkido), modifie considérablement le rythme d’entraînement : un bon entraînement se tient à fréquence soutenu d’une à deux fois par jour, avec des dates butoirs (jour du combat), et tout ce qui va avec. Je conseille évidemment fortement ce type d’expérience car revenir sur les tatamis après cela constitue une respiration : on est plus relâché, moins stressé, on se concentre davantage sur les mouvements, la densité de pression est moindre, et on se sent plus libre car évidemment moins en danger. En boxe, la moindre seconde d’inattention est c’est le k-o ; on a perdu.  

L’aïkido permet “une deuxième chance”, mais on ne s’en rend pas assez compte si on n’a pas expérimenté la compétition ailleurs;

10/ Enseignes-tu régulièrement l’aïkido ? Est-ce pour toi une future vocation ? 

Coralie Camilli

Oui, surtout à l’étranger, lorsqu’on m’invite, et en particulier dans des pays qui  découvrent la discipline. J’ai ainsi eu l’occasion d’enseigner au Panama, au Brésil, en Italie mais aussi au Japon ! En France, j’évite car les gradés ne manquent pas à l’appel et j’estime que beaucoup d’aikidokas plus gradés que moi feront mieux l’affaire grâce à une expérience plus solide que la mienne.

11/ Tu fais dans ton livre ‘’L’art du combat’’ (PUF 2020) une distinction importante concernant l’aïkido: la force n’est pas la puissance…peux-tu développer ?

La force est physique, musculaire, proportionnelle à l’effort du gabarit qui la produit, par une interaction de deux objets. C’est une action mécanique capable d’imposer une accélération en modifiant le vecteur vitesse. L’initialisation sensorielle de la force est donnée par la contraction musculaire. Elle peut être représentée par un vecteur ayant un point d’application, une direction et une intensité. Elle peut être pensée en contact (pression, frottement, appui, poussée), ou en distance (gravitation, électromagnétique,  attraction, etc.). Depuis Newton, c’est le concept utilisé pour penser le mouvement. 

La puissance, quant à elle, est concentration toute entière de l’esprit et du corps en un seul point, à la frontière entre la matière et la conscience. Elle n’est pas la résultante d’un ensemble de mouvements, mais plutôt la condition de possibilité qu’un geste advienne.  

Au fond, le geste est ce qui accueille la différence des instants, alors que le  mouvement est ce qui accompagne le temps mécanique où les instants ne sont que des points spatiaux. 

Aussi, si le mouvement se travaille, le geste advient. 

Le geste reste ce qui précède le mouvement et le dépasse tout à la fois. Et cela vaut à mon avis pour l’aïkido tout comme pour la boxe. 

12/ Où peut-on te voir sur le web pour suivre ton actualité ?

On peut s’abonner à mon compte instagram: @coraliecamilli
On peut également me suivre via mes partenaires :
– La chaîne youtube « Karaté bushido Officiel »
-Pour la boxe, je m’entraîne officiellement avec Jérôme Le Banner. Mon équipe officielle de Muay Thaï est également à son nom, « Team Jérôme Le Banner « , et les sponsors et managers en boxe sont (en plus de Jérôme) :
– Le club « Maccabi » à Paris
– Et la FFAAA , à laquelle je suis affiliée et qui a su mettre en valeur mon travail !

Merci Coralie ! 

 

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