Certains débats reviennent régulièrement en Aïkido.

On y parle des grades, de la professionnalisation, des diplômes d’enseignement, du besoin de reconnaissance ou encore de l’ego. Derrière ces sujets, on retrouve souvent une même idée : il existerait une manière plus noble que les autres de pratiquer.

Pourtant, je me demande parfois si nous ne cherchons pas à apporter des réponses universelles à des parcours qui, par définition, ne le sont pas.

Car l’Aïkido rassemble aujourd’hui des milliers de pratiquants aux profils, aux attentes et aux histoires très différentes. À partir de ce constat, il me semble difficile d’affirmer que nous devrions tous rechercher exactement la même chose sur un tatami.

Au fil des années, j’ai plutôt développé la conviction inverse : les objectifs personnels, et même certaines formes de reconnaissance ne sont pas incompatibles avec les valeurs de l’Aïkido.

Ce qui me semble plus discutable, en revanche, c’est la tendance que nous avons parfois à hiérarchiser les motivations des autres pratiquants.

Le but de la pratique… dépend de qui pratique !

J’entends souvent qu’en Aïkido, le but de la pratique serait simplement la pratique elle-même.

L’idée est séduisante.

Mais je me demande parfois si nous ne cherchons pas à apporter une réponse universelle à une question qui ne l’est pas.

Car pourquoi faudrait-il que tous les pratiquants poursuivent le même objectif ?

Des motivations différentes pour une même discipline

Certains viennent pour le plaisir du geste.

D’autres pour progresser techniquement.

D’autres encore pour développer leur confiance en eux, sortir de leur zone de confort, rencontrer des personnes partageant les mêmes centres d’intérêt ou relever un défi personnel.

Et je ne vois pas en quoi l’une de ces motivations serait plus légitime qu’une autre.

La tradition n’efface pas l’évolution de la pratique

On invoque parfois la tradition pour justifier une certaine vision de la pratique.

Pourtant, le contexte dans lequel l’Aïkido s’est développé a profondément changé.

Les pratiquants sont plus nombreux, les fédérations existent, les grades sont structurés, les examens sont codifiés et les attentes des pratiquants sont beaucoup plus variées qu’elles ne pouvaient l’être il y a plusieurs décennies.

À moins de considérer que plusieurs milliers de personnes devraient toutes rechercher exactement la même chose sur un tatami, il me semble plus réaliste d’accepter que chacun entretienne avec l’Aïkido une relation différente.

Les objectifs personnels ne sont pas incompatibles avec la pratique

Pour certaines personnes, un grade représente peu de chose.

Pour d’autres, il constitue une étape importante.

Pour certaines personnes, la reconnaissance extérieure n’a aucune importance.

Pour d’autres, elle permet de matérialiser des années de travail, de régularité et d’efforts.

Pour certaines femmes, l’Aïkido est aussi un moyen d’apprendre à s’affirmer davantage, à prendre leur place et à gagner en confiance.

Aucune de ces approches ne me paraît incompatible avec la pratique.

Existe-t-il vraiment des motivations plus nobles que les autres ?

Ce qui me semble plus discutable, en revanche, c’est l’idée qu’il existerait une motivation plus noble que les autres.

Dans cette vision, vouloir passer un grade deviendrait un but superficiel.

Rechercher de la confiance en soi serait moins pertinent que rechercher la perfection du geste.

Et vouloir atteindre un objectif personnel signifierait forcément que l’on passe à côté de l’essentiel.

Mais je ne crois pas que nous pratiquions tous pour les mêmes raisons.

Et je ne suis pas certaine que ce soit souhaitable, car cela homogénéiserait la richesse que constitue la diversité de notre, voire « nos » pratique(s).

Cette diversité se retrouve d’ailleurs dans les objectifs que nous nous fixons au fil du temps. Car nos motivations évoluent, tout comme notre manière d’habiter la pratique.

Mes objectifs ont façonné ma pratique

Lorsque j’ai préparé le Brevet Fédéral, cela m’a obligée à développer d’autres compétences que la seule exécution technique.

Lorsque j’ai préparé mes grades, cela m’a donné des objectifs de travail et des axes de progression.

À chaque fois, ces échéances ont nourri ma pratique.

Elles m’ont poussée à approfondir certains sujets et à explorer des aspects de l’Aïkido que je n’aurais peut-être pas travaillés spontanément.

Dans une discipline non compétitive, parler d’ambition peut parfois faire tiquer.

Pourtant, les ambitions existent.

👉 Passer un grade.

👉 Préparer un diplôme d’enseignement.

👉 Commencer à transmettre.

👉 Développer son club.

👉 Se professionnaliser.

👉 Et parfois simplement se donner un nouveau défi.

Je ne suis pas certaine qu’il faille opposer ces motivations au plaisir de pratiquer.

Au contraire.

Pour beaucoup de pratiquants, ce sont justement ces projets qui entretiennent l’engagement sur le long terme.

Ce qui nous motivait il y a dix ans n’est pas forcément ce qui nous motive aujourd’hui.

➡️ Dans ce contexte, le CQP est un objectif qui peut faire sens pour certains parcours.

Ce n’est pas un projet immédiat pour moi, mais je n’exclus pas de l’envisager un jour.

👉 Et vous, quel est l’objectif qui a le plus fait évoluer votre pratique ?

Pourtant, dès que l’on évoque les grades, la professionnalisation ou les ambitions personnelles, un sujet finit souvent par émerger : celui de l’ego. Comme si le fait de poursuivre certains objectifs traduisait nécessairement une dérive individuelle.

Je pense justement qu’il est utile de distinguer les deux.

Avoir un ego en Aïkido n’est pas un problème. Le problème, c’est quand il est surdimensionné, et qu’on n’en a pas conscience.

On parle souvent des problématiques d’ego en Aïkido, et dans les arts martiaux de manière générale.

Mais le problème n’est pas tant l’ego que l’ego surdimensionné.

Avoir de l’égo, c’est quelque chose de normal (et de sain).

L’ego permet de nous respecter et de nous affirmer.

Dans les sports de compétition, l’ego permet de se faire passer en priorité et de gagner. Sans ego, on n’a pas le bon mindset.

Le problème, c’est quand l’ego devient surdimensionné.

C’est ce qui arrive quand on ramène sur le tatami nos insécurités intérieures.

On a beau faire un art martial avec des valeurs fortes… si on ne travaille pas sur soi, ce n’est pas l’Aïkido qui va travailler pour nous !

Par ailleurs, il existe une confusion dans la définition d’un ego surdimensionné :

👉 Se montrer sur les réseaux sociaux, ce n’est pas avoir un ego surdimensionné.

👉 Vouloir obtenir un Hakama ou une ceinture noire, ce n’est pas avoir un ego surdimensionné.

👉 Avoir un besoin de reconnaissance, ce n’est pas avoir un ego surdimensionné.

Par contre, on peut s’interroger sur la fausse modestie qui est un comportement plus gênant :

⚠️ Quand un aikidoka dit qu’il n’a pas d’ego,

⚠️ Quand il critique la course aux grades,

⚠️ Quand il accuse les autres d’avoir un ego surdimensionné,

⚠️ Quand il affirme que chaque pratiquant est libre, mais qu’il maintient ses élèves par la peur…

…c’est là qu’on peut avoir la puce à l’oreille.

Plus généralement, la question à se poser pour savoir si on a un ego surdimensionné est : quelle place donnez-vous aux autres dans votre pratique ?

🌟 Parce que se mettre en avant n’est pas un problème si on laisse également les autres dans la lumière,

🌟 Parce qu’avoir des ambitions de grade n’empêche pas le travail de révision en équipe,

🌟 Parce qu’avoir des élèves inscrits dans un autre club ne les empêchera pas de pratiquer aussi chez nous.

Avoir un ego, c’est normal, et n’empêche pas la considération pour autrui.

Avoir un ego surdimensionné, en revanche, c’est écraser l’autre pour briller.

Et ça, étrangement, c’est le signe d’une profonde fragilité.

Conclusion

La véritable question derrière cette réflexion est de savoir pourquoi nous ressentons  le besoin de hiérarchiser les motivations des pratiquants.

En effet, vouloir passer un grade, enseigner, développer son club, se professionnaliser, gagner en confiance ou rechercher une forme de reconnaissance ne me semble pas incompatible avec les valeurs de l’Aïkido.

Ces objectifs sont le simple miroir de notre parcours personnel.

L’Aïkido n’est pas une pratique uniforme qui imposerait une seule manière d’évoluer. C’est une discipline qui accompagne des trajectoires différentes, à des moments de vie différents.

L’ambition n’est pas forcément le signe d’un ego surdimensionné. Et la discrétion n’est pas systématiquement la preuve d’une plus grande humilité.

Finalement, la question n’est peut-être pas celle des ambitions personnelles, mais de la place que nous laissons aux ambitions des autres.

Car il est tout à fait possible d’avoir des objectifs, de les assumer et de rester fidèle aux valeurs de l’Aïkido, à condition de ne pas construire sa propre progression au détriment de celle des autres.

 

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