En avril, à La Réunion, le stage de Satomi Ishikawa, 6e dan, a proposé bien plus qu’un enrichissement technique. Aux prémices de cet événement, un séminaire réservé aux femmes a ouvert un espace “ressource” de pratique et d’échanges entre femmes. 

La pratique non mixte, marginale en France mais courante au Japon, invite à s’interroger sur un sujet qui incombe à la pratique sans toujours être formulé : comment repenser l’Aïkido à partir de l’expérience des femmes ?

Cet article est né d’un échange entre deux pratiquantes de 36 ans, avec des parcours différents, des expériences complémentaires mais un même intérêt à penser la place des femmes sur le tatami (et dans les dojos). 

D’un côté, Marie-Leila, pratiquante à La Réunion depuis 2023, présidente du club de Saint-Gilles depuis deux ans et titulaire d’un master de socio-anthropologie. Et de l’autre, moi-même, Yéza, 2e dan BF, nourrie par deux mois de pratique au Japon et par ma participation à plusieurs Women class au pays du soleil levant.

Cet article est donc la synthèse de réflexions partagées, puisées dans des retours d’expériences personnelles avec une exigence commune : ne pas simplifier un sujet qui ne l’est pas.

Comprendre ce qui freine ou favorise la présence des femmes sur le tatami

Satomi Ishikawa – Crédit photo : Céline Rosette Photographe

Le séminaire de Satomi Ishikawa, a révélé les freins structurels (logistiques et organisationnels) à la pratique des femmes. En effet, avant même de parler de technique ou de pédagogie, il faut regarder les conditions concrètes dans lesquelles la pratique s’inscrit. 

Les horaires de cours, par exemple, ne sont pas neutres et un créneau en soirée peut entrer en concurrence avec la gestion des enfants, notamment avec la charge mentale domestique qui repose encore majoritairement sur les femmes. À l’inverse, des créneaux en matinée ou sur le temps du midi ouvrent d’autres possibilités, à condition que les dojos puissent les proposer.

Regarder la pratique féminine à l’aune d’un prisme organisationnel permet de comprendre que l’absence relative de femmes dans certains clubs ne relève pas toujours d’un désintérêt pour la discipline mais s’explique aussi par une organisation pensée sans elles.

Ce que soulèvent les problématiques organisationnelles, c’est le sujet plus large des conditions d’accès à la pratique.

Par ailleurs, en dehors des défis structurels, certaines approches pédagogiques peuvent influencer la motivation des pratiquantes.

Et c’est particulièrement le cas des feedbacks. 

En effet, la progression technique ne dépend pas seulement du temps passé sur le tatami,  elle est étroitement liée à la manière dont les retours sont formulés et à la nature du lien entre les enseignants et les élèves.

Lors du séminaire femme animé par Satomi Ishikawa, nous avons tiré la conclusion que des feedbacks trop abrupts et formulés négativement peuvent impacter la confiance en soi et décourager les pratiquantes. À l’inverse, des feedbacks précis, valorisants, ainsi qu’une reconnaissance des progrès et une pédagogie constructive créent un cadre dans lequel l’engagement peut durer. Et pas uniquement chez les femmes, car cette approche pédagogique peut également séduire un public masculin ! 

L’enjeu n’est pas de diminuer l’exigence, il est de transformer la manière dont elle s’exprime.

Trouver l’équilibre entre l’inconfort nécessaire pour progresser et les espaces sécurisants pour s’exprimer

Women class à Fukuoka, avril 2025

L’une des choses que l’on apprend en premier en Aïkido, est la capacité à organiser son corps pour chuter. L’apprentissage des Ukemis permet ainsi aux femmes de lever rapidement les appréhensions physiques en sortant de leur zone de confort.

Mais on ne se dépasse pas uniquement en levant ses appréhensions physiques, on se dépasse en évoluant avec des partenaires de plus en plus challengeants. 

Dans cette perspective, Satomi Ishikawa, lors de son séminaire femme à la Réunion, a insisté sur la nécessité de sortir de son dojo pour progresser techniquement : les pratiquantes prennent ainsi le risque de s’exposer en travaillant avec des partenaires inconnus, et en se “confrontant” à des gabarits différents. Cette adaptation permanente leur demande de compenser par une meilleure précision technique.

L’excellence technique devient ainsi une réponse et non une contrainte.

Satomi Ishikawa – Crédit photo : Laure Paris Photographe

En effet, la question de la force physique revient régulièrement en Aïkido et elle mérite d’être déplacée.

En tant que femme, avoir en moyenne moins de force brute conduit à développer une précision technique plus fine : là où certains compensent par le poids, d’autres n’ont d’autres choix que de peaufiner la précision du geste (placement, timing, contrôle).

Ce n’est pas un choix technique, c’est une nécessité pour exister dans la pratique. 

Mais cette vigilance et constante adaptation à l’autre peut difficilement exister sans espaces de respiration. C’est pourquoi, les temps de pratique entre femmes permettent d’explorer l’Aikido autrement avec des gabarits et/ou des vécus personnels similaires. C’est ce que l’on expérimente dans le cadre des Women class.

Rappelons toutefois que les espaces de pratique non-mixte ne sont pas l’expression d’une pratique plus “douce”.

Il s’agit plutôt d’une pratique en sororité, qui permet l’ouverture des pratiquantes dans l’intimité, le partage et le sentiment d’appartenance commune, afin de s’encourager et de se soutenir dans leurs progressions respectives.

Autrement dit, ce qui donne de la pertinence aux Women class, ce n’est pas tant la pratique sur le plan technique, que le cadre dans lequel elle s’inscrit.

La non-mixité en Aikido permet aux femmes de trouver un équilibre de pratique grâce à un espace ressource, aujourd’hui encore trop négligé en France. Et pourtant, cet espace est peut être le chainon manquant d’une démarche de fidélisation d’un public féminin sur les tatamis.

Le corps féminin entre réalité biologique et sexualisation

Satomi Ishikawa – Crédit photo : Laure Paris Photographe

                       

Parler de pratique féminine invite à explorer conjointement plusieurs dimensions de la pratique : parmi elles, le corps féminin. 

Certaines réalités biologiques existent : le niveau du centre de gravité, la mobilité des hanches et les cycles hormonaux peuvent influencer la pratique à certains moments. Les ignorer revient à masquer des réalités biologiques concrètes.

D’autre part, travailler avec des partenaires beaucoup plus grands ou plus lourds peut générer de l’inconfort et parfois une forme d’insécurité, pouvant rejouer des scènes de violences traumatiques vécues par certaines pratiquantes.

Par ailleurs, une autre réalité entre en jeu : le corps féminin confronté à un environnement mixte. Car non, la pratique n’est pas neutre et le corps non plus. L’Aïkido est une discipline pour tous, mais les femmes sont régulièrement exposées à des comportements déplacés, abusifs ou violents dans le cadre du dojo : sexualisation du corps, attouchements, ou encore sexisme ordinaire.

Ces réalités biologiques et relationnelles peuvent générer des appréhensions à la pratique, régulièrement passées sous silence, pouvant conduire à un décrochage dans la pratique. Par conséquent, lorsqu’on s’intéresse à la pratique féminine en Aïkido, il faut regarder cette réalité en face et proposer des protocoles pour anticiper et gérer ces situations.

Créer un cadre sécurisant et respectueux, poser des limites claires et reconnaître ces situations comme étant des vécus légitimes fait partie de la responsabilité collective (et individuelle) et plus généralement, des valeurs de l’Aikido.

 

Leadership : qui porte la pratique féminine et comment l’organiser

Women class au Hombu dojo, mai 2025

Au Japon, les Women class (espaces de non-mixité et de sororité) sont fréquentes et en France elles restent rares et parfois contestées.

Elles peuvent répondre à des besoins spécifiques et peuvent aussi poser la question de la séparation des femmes et des hommes dans la pratique. Lorsqu’un cours de femmes est dirigé par un homme, cela interroge également le cadre dans lequel ces espaces existent.

Ces choix ne sont pas neutres et ils méritent d’être pensés.

Le leadership des femmes est un enjeu central et encourager la pratique féminine implique aussi de soutenir l’accès des femmes aux responsabilités dans les clubs, dans la communication et dans les instances fédérales ou locales.

 

Conclusion

Avec Marie-Leila, Satomi, et moi-même en fin de stage

Le séminaire animé par Satomi Ishikawa à La Réunion ouvre un espace dans lequel les questions peuvent être posées et travaillées.

La place des femmes en Aïkido ne se limite pas à un sujet périphérique et elle met en lumière des éléments qui concernent la pratique dans son ensemble.

Cette réflexion invite à une certaine vigilance sur la simplification de la réflexion autour de la pratique féminine : 

Premier point de vigilance : l’effet de mode. La valorisation de la pratique féminine peut rapidement devenir un argument de communication : or, un stage et une mise en avant ponctuelle ne suffisent pas.

Deuxième point de vigilance : distinguer ce qui révèle des spécificités de genre, et ce qui ne l’est pas. La difficulté est en effet de ne pas tout ramener au genre et de ne pas l’effacer non plus. Travailler cette distinction demande de la vigilance et permet d’éviter de réduire la pratique à des catégories simplificatrices.

Finalement, prendre le sujet de la pratique des femme au sérieux, c’est accepter de faire évoluer les cadres existants et de penser l’Aïkido à partir de ce qui est réellement vécu sur le tatami.

Mais pour que cette dynamique produise des effets, elle doit s’inscrire dans le temps et suppose des ajustements structurels ainsi qu’une réflexion continue (tou.te.s) ensemble.

 

Auteures 

Yéza Lucas, 36 ans, pratiquante d’Aikido depuis février 2017, titulaire d’un 2e dan (2024) et d’un Brevet Fédéral (2023), auteure du blog Aikido Millennials (2020), et d’articles sur la pratique de l’Aïkido à l’étranger publiés dans des médias francophones (Japan Magazine, Inside Taiwan). J’ai travaillé pendant deux ans à la communication d la FFAAA en tant que prestataire pour rafraichir l’image de l’Aïkido. Forte de deux mois de pratique au Japon (8 dojos, 7 villes, 3 îles) et par ma participation à plusieurs women class au pays du soleil levant, mes expériences de pratique nourrissent ma réflexion personnelles sur la place de la femme sur les tatamis.

Marie-Leïla Hassan, 36 ans, pratiquante (régulière) d’aïkido depuis octobre 2023, 4e kyu, présidente du club de St Gilles à la Réunion (ACSG). Art-thérapeute de profession & socioanthroplogue de formation (master spécialisé en migrations & relations interethniques), elle s’intéresse également aux questions de genre & féminismes, afin de faire valoir & promouvoir la diversité et la richesse de nos vécus subjectifs & influences. Elle chante et joue également sa musique métissée au sein d’un collectif queer Sèr Kolectif.

 

 

 

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