L’Aïkido est souvent présenté comme une discipline épurée, centrée sur quelques principes fondamentaux : le placement, le centrage, et la relation au partenaire.

 

Cette lecture est juste, mais elle devient problématique lorsqu’elle conduit à réduire la pratique à un nombre restreint de formes, de situations et d’outils.

Car l’Aïkido repose sur un répertoire technique et pédagogique extrêmement riche, qui ne se limite ni à quelques techniques de base ni à une vision minimaliste de la discipline.

Catalogue de techniques, travail au tanto, suwari waza…ces dimensions font pleinement partie de l’Aïkido, mais elles sont parfois reléguées au second plan, jugées secondaires, trop scolaires ou inconfortables.

Lorsqu’elles sont peu travaillées, ce n’est pas la pratique qui se simplifie : c’est la discipline qui s’appauvrit.

Réinterroger ces outils, ce n’est pas s’éloigner du fond. C’est au contraire redonner de la cohérence, de la profondeur et de la liberté à la pratique.

 

Le catalogue en Aïkido : une richesse souvent sous-exploitée

En Aïkido, on entend souvent dire que “faire du catalogue” reviendrait à pratiquer de manière superficielle. Comme si cette diversité technique serait un artifice pour ne pas travailler « le fond ».

Pourtant, le catalogue en Aïkido, c’est bien plus que ça !

Il désigne l’ensemble des attaques, des frappes et des techniques, déclinées dans différents modes de travail : suwari waza (à genoux), hanmi handachi waza (un partenaire debout, l’autre à genoux) et tachi waza (debout).

Plutôt qu’un défilé de techniques, ce répertoire est un terrain d’exploration :

À mains nues, on a souvent tendance à réduire la pratique à quelques formes familières. Pourtant, rien n’empêche de travailler les grands principes de l’Aikido à travers un large panel de techniques. De plus, exploiter l’ensemble du catalogue permet de développer la créativité et la fluidité, notamment en Jyu Waza, où l’improvisation s’appuie sur la diversité des expériences.

Par conséquent, travailler le catalogue en Aïkido, ce n’est pas rester scolaire. C’est au contraire maîtriser un large panel de techniques pour s’approprier pleinement la pratique.

Aux armes, le travers est presque inverse : on reste enfermé dans un cadre très codifié (dans ma fédération). Varier les situations — tanto contre jo, bokken contre jo, voire tanto contre tanto — permettrait pourtant d’élargir la palette et d’ouvrir de nouvelles perspectives.

En conclusion, le catalogue permet d’avoir une vision d’ensemble de la pratique, tirer profit de sa diversité technique et ne jamais s’ennuyer dans l’apprentissage !

Cette vision globale du répertoire amène naturellement à s’interroger sur la place accordée aux armes, et notamment à celles qui sont les moins mises en avant.


Le tanto : parent pauvre des armes en Aïkido

En Aïkido, trois armes sont utilisées : le Bokken (sabre en bois), le Jō (bâton) et le Tanto (couteau en bois). Pourtant, ce dernier est souvent perçu comme « moins noble » que les deux autres. On le retrouve dans les passages de grade dès le premier dan, mais en dehors du bachotage de révision, il est bien moins travaillé.

Et pourtant, le Tanto a une place particulière : il prolonge directement le travail à main nue.

Le Tanto est aussi une arme plus accessible : sa légèreté et sa taille réduite le rendent plus facile à manier, et notamment pour les petits gabarits. Il engage généralement moins de contraction musculaire, notamment dans les épaules, simplement parce qu’il ne pèse quasiment presque rien.

Avec le Bokken, le poids peut inviter certains à se crisper (même si l’on s’entraîne justement à rester relâché), et avec le Jō, la longueur impose une organisation du corps différente.

Bien sûr, il existe différents poids de Bokken selon les types de pratiques mais ces derniers seront toujours plus lourds qu’un couteau.

Le Tanto, lui, offre en plus la possibilité de garder une main libre — ce qui change la disponibilité du corps en le rendant plus mobile. .Mais surtout, le Tanto invite à développer une qualité essentielle : l’explosivité. Sa légèreté incite à des mouvements rapides et précis, en faisant un véritable pont entre la pratique à main nue et celle des armes.

Enfin, son intérêt réside également dans sa proximité avec les armes blanches qui sont utilisés lors d’agression dans notre société contemporaine. Si l’objectif principal de la pratique au tanto n’est pas la self-défense de rue (en tout cas, dans ma fédération) – si tel était le cas, tout notre répertoire d’attaque au Tanto serait revu – , il serait dommage d’occulter cette dimension pratico-pratique du travail au couteau.

Si le Tanto reste en marge, ce n’est peut-être pas pour ce qu’il enseigne, mais pour ce qu’il représente. Héritage d’une culture où le sabre symbolisait l’honneur et le prestige, il n’a jamais eu la même aura. Reste à savoir si nous voulons encore laisser la symbolique guider nos choix de pratique..

 

Cette réflexion sur les armes pose une question plus large : comment utiliser aujourd’hui l’ensemble du répertoire traditionnel sans le figer, ni le rejeter ? Le suwari waza en est un exemple emblématique.


Pourquoi pratiquer le suwari waza à chaque cours d’Aïkido

La pratique en suwari waza – les déplacements et techniques réalisés à genoux – peut parfois être redoutée.C’est particulièrement vrai lorsqu’on a des sensibilités aux genoux ou un manque d’habitude dans cette posture. Pourtant, le suwari waza fait partie du répertoire traditionnel de l’Aïkido, et il reste un support de progression important.

Dans la plupart des dojos, on recommande de ne pas dépasser une quinzaine de minutes par cours, afin de préserver le confort et la sécurité de chacun.Même en courte durée, cette pratique apporte de réels bénéfices.

1. Améliorer sa condition physique et son endurance

Le suwari waza mobilise des muscles peu sollicités au quotidien.

Les déplacements à genoux demandent du contrôle, du souffle et un engagement du centre qui renforcent progressivement la condition physique.

2. Renforcer les hanches : la base de tout mouvement

Dans la pratique, impossible de tricher : si les hanches ne travaillent pas, le corps ne se déplace pas.

Le suwari waza oblige à :

👉engager le bassin dans chaque mouvement,

👉coordonner le haut et le bas du corps,

👉stabiliser le geste pour qu’il gagne en efficacité.

On apprend aussi à déplacer le poids du corps sur les orteils, plutôt que sur les genoux.

Cela développe progressivement la flexibilité des orteils, essentielle pour supporter correctement la posture et éviter la pression inutile sur les articulations.

3. Réaliser des déplacements fluides et garder sa verticalité

Le suwari waza développe une conscience fine de la manière dont on bouge au sol.

Pour avancer ou tourner, il faut répartir le poids, transférer son appui au bon moment et maintenir une posture stable et alignée, même en étant à genoux — une qualité que l’on retrouve ensuite dans toutes les formes debout.

Cela permet : de réaliser des déplacements plus fluides, d’améliorer la mobilité des hanches et des chevilles, de conserver une verticalité qui sert de repère dans toute la pratique debout.

  1. Préparer sereinement les passages de grade.   

Le suwari waza fait partie des exigences techniques du répertoire.

Être à l’aise sur ces déplacements permet d’aborder les examens sans appréhension inutile et de présenter des formes propres, contrôlées et cohérentes.

Une pratique régulière, même brève, facilite énormément cette progression. La question à se poser n’est pas son caractère “obsolète” en 2026, mais comment l’utiliser comme clé de compréhension de la pratique.

L’enjeu n’est pas de trancher sur l’efficacité “réelle” du suwari waza.

Si l’on appliquait ce critère strictement, on retirerait une grande partie du répertoire de l’Aïkido.

La vraie question est :comment l’utiliser aujourd’hui comme un outil pédagogique, un moyen d’affiner sa perception du corps et de mieux comprendre la logique des déplacements.

Et si, pour des raisons de santé, un enseignant ne peut plus transmettre cette forme de pratique, il est possible de déléguer ce segment à un autre professeur du club.

L’essentiel est de transmettre l’ensemble du répertoire de l’Aïkido tout en préservant l’intégrité physique des pratiquants. Le suwari waza n’est pas une contrainte héritée du passé. C’est un mode de pratique qui enrichit la discipline en offrant une meilleure compréhension de l’Aïkido.


Conclusion

Catalogue technique, travail au tanto, suwari waza : ces trois dimensions ont un point commun. Elles ne sont ni accessoires, ni dépassées. Elles demandent simplement d’être réinterrogées, contextualisées et utilisées comme de véritables outils pédagogiques.

L’Aïkido ne se résume pas à une poignée de techniques maîtrisées à la perfection, ni à une recherche d’efficacité immédiate. C’est une discipline de compréhension globale, où la diversité des situations nourrit la profondeur du geste.

Plutôt que d’opposer tradition et modernité, il s’agit peut-être simplement de réapprendre à utiliser tout ce que l’Aïkido met déjà à notre disposition, avec discernement, cohérence et curiosité.

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