On parle souvent de l’Aïkido comme d’un art martial accessible, non violent, structuré par un cadre précis et des règles claires. On insiste sur la relation au partenaire, sur la technique et sur l’harmonie.
Mais lorsque l’on est une femme sur un tatami, la pratique ne se limite pas à l’apprentissage des mouvements. Elle implique aussi une série d’ajustements, de choix, de vigilances qui ne figurent dans aucun programme technique et qui ne sont presque jamais formulés explicitement.
Ces éléments ne relèvent pas d’une posture idéologique. Ils relèvent d’une réalité concrète : celle d’un corps engagé dans un espace codifié, mais traversé par des rapports de pouvoir, des implicites et, parfois, des silences.
À partir de trois angles — la transformation posturale, le rapport au corps et la question du positionnement — se dessine une dimension moins visible de la pratique. Une dimension qui oblige à penser la sécurité, la cohérence et la responsabilité au-delà des techniques.
1/ Pourquoi l’aïkido forme des guerrières ?

On parle souvent de l’Aïkido comme d’un art martial accessible, non violent, axé sur la relation à l’autre.
On parle moins de ce que cette pratique fait réellement aux femmes qui s’y engagent sur la durée.
Pas tant sur le plan de la technique que sur le plan postural, et sur la manière d’exister dans un espace partagé, parfois très masculin.
C’est là que l’on peut parler, sans exagération, de guerrières.
Être une femme sur le tatami, c’est déjà un engagement
Quand une femme débute l’Aïkido, elle arrive rarement sans appréhensions.
La peur de ne pas être à la hauteur, de déranger, de mal faire, ou simplement de ne pas être légitime est fréquente, surtout lorsqu’elle se retrouve minoritaire sur le tatami.
En somme, il s’agit d’oser rester, de pratiquer, et de prendre sa place cours après cours dans un cadre où les corps, les gabarits et les niveaux sont souvent très différents.
Ce premier engagement est déjà une forme de courage.
Une pratique qui oblige à s’affirmer sans s’opposer
En Aïkido, on travaille avec des partenaires (et non des adversaires).
Et quand on est une femme, ces derniers sont souvent plus grands, plus lourds, parfois plus puissants physiquement.
Par conséquent, la force brute ne fonctionne pas.
Pour que la technique fonctionne, il faut apprendre à se placer, à descendre sur ses appuis, à gérer la distance, le timing, et travailler la précision du geste.
Autrement dit : s’affirmer et reprendre le contrôle sur son partenaire sans s’opposer.
Cette contrainte est exigeante, mais elle est formatrice.
Elle pousse à imposer une présence stable et capable d’agir sans agressivité et sans effacement.
Ce que l’Aïkido forge chez les femmes
Avec le temps, la pratique transforme concrètement :
👉La posture corporelle change et s’affirme.
👉La manière d’entrer en relation avec son partenaire également.
👉Et la gestion de la pression, du déséquilibre, ou de la contrainte devient plus posée.
Sur le tatami, on apprend à ne pas se replier systématiquement, à ne pas se recroqueviller, à rester disponible et capable d’agir.
Ces réflexes corporels s’installent progressivement et ils ne disparaissent pas une fois le keikogi rangé.
Devenir guerrière, sans devenir violente
L’Aïkido ne forme pas des combattantes.
Il ne cherche pas à durcir les corps ni à encourager l’affrontement.
Mais il forge une posture martiale qui invite à s’engager et à développer une véritable présence dans l’échange et à agir sans subir.
Être guerrière en Aïkido, ce n’est pas dominer, c’est ne plus disparaître quand la situation devient inconfortable.
Et cela commence tôt
Chez les enfants, la présence de femmes sur le tatami est essentielle.
Voir des femmes pratiquer, enseigner, chuter, se relever, et prendre leur place donne des repères concrets…surtout chez les jeunes pratiquantes.
Cela montre que la force ne se résume pas à la puissance physique.
Et que la légitimité se construit dans l’expérience, pas dans le discours.
L’Aïkido ne promet pas de transformer les femmes en héroïnes.
Il accompagne celles qui acceptent de se confronter à elles-mêmes, dans la durée.
Et c’est précisément pour cela qu’il forme des guerrières.
Cette transformation ne concerne pas uniquement la posture visible. Elle touche aussi à la manière dont le corps est perçu, exposé et engagé dans la relation. C’est là qu’apparaît une autre dimension, plus discrète mais centrale.
2/ Rapport au corps, cadre de pratique et sexualisation : une réflexion à partir de l’Aïkido

On parle souvent de la place des femmes en Aïkido à travers les grades, la légitimité technique ou l’accès aux responsabilités. Ce sont des questions importantes.
Cependant, on interroge beaucoup moins un autre aspect, pourtant central dans l’expérience de pratique : le rapport au corps, et plus précisément la manière dont il peut être sexualisé selon les contextes.
Sur un tatami, le corps n’est pas seulement visible. Il est engagé physiquement, saisi, déplacé, projeté.
Autrement dit, la proximité corporelle, même lorsqu’elle est codifiée et respectueuse, n’est jamais neutre. Elle crée une situation particulière dans laquelle le corps est à la fois outil de pratique et objet potentiel de regard.
Limiter l’exposition pour préserver le cadre de pratique
C’est dans ce cadre précis que, personnellement, je choisis de mettre un T-shirt sur ma brassière sous le keikogi et de ne pas me changer devant tout le monde, même lorsque rien ne m’y oblige formellement. Ce choix n’a rien à voir avec une honte du corps, ni avec une règle implicite de la discipline.
Il répond plutôt à un besoin de clarté. En effet, lorsque le corps est déjà fortement engagé dans une relation physique imposée par la pratique, je préfère limiter les situations où il pourrait être perçu, même involontairement, comme autre chose qu’un corps en action.
Sexualisation du corps : un glissement contextuel
Autrement dit, il ne s’agit pas d’éviter l’exposition du corps en tant que telle, mais de restreindre les conditions dans lesquelles cette exposition peut glisser vers une sexualisation, précisément là où le contact est déjà inhérent à la pratique. Dans un espace de travail corporel aussi engagé que le tatami, cette vigilance n’a rien d’idéologique ; elle est avant tout pragmatique.
Changer de cadre, changer de rapport au corps
Ce qui est frappant, en revanche, c’est que ce rapport change immédiatement dès que l’on sort du tatami. Hors de ce cadre — à la plage, dans d’autres pratiques sportives ou dans la vie quotidienne — l’exposition du corps ne soulève pas les mêmes enjeux. La raison en est simple : il n’y a ni contact physique imposé, ni relation corporelle asymétrique.
Dès lors, la sexualisation éventuelle du corps ne produit pas les mêmes effets, précisément parce qu’elle ne s’inscrit pas dans un espace d’interaction physique directe. Le problème n’est donc pas l’exposition en soi, mais le contexte dans lequel elle prend place.
Adapter son rapport au corps n’est pas incohérent
Il n’y a donc pas de contradiction à s’autoriser une exposition choisie dans certains contextes et à poser des limites plus strictes dans d’autres. Au contraire, adapter son rapport au corps selon les situations ne revient pas à céder à la sexualisation ; c’est une manière de la contenir là où elle pourrait parasiter la qualité de la relation et de la pratique.
Une réflexion personnelle, à portée universelle
Si je partage cette réflexion à l’occasion du mois du droit des femmes, ce n’est pas pour en faire un discours général, ni pour parler à la place des autres.
C’est plutôt parce que ces ajustements, souvent discrets et rarement formulés, font partie intégrante de l’expérience de nombreuses femmes sur les tatamis.
Et, à ce titre, ils mériteraient sans doute d’être pensés collectivement, plutôt que laissés à la seule charge individuelle.
Ce rapport au corps renvoie inévitablement à une question plus large : celle du cadre. Car la sécurité ne dépend pas uniquement des choix individuels. Elle dépend aussi de la manière dont la communauté assume ses responsabilités.
3/“ Moi, je veux juste faire de l’aïkido. je ne me mêle pas du reste”

J’entends souvent cette phrase, qui part rarement d’une mauvaise intention.
Elle exprime plutôt un désir de pratiquer, loin des tensions et des conflits.
Mais je crois qu’il faut accepter de regarder ce qu’elle dit vraiment.
Faire de l’Aïkido sans vouloir voir ce qui se passe dans son dojo, dans sa ligue ou dans sa fédération, ce n’est pas être neutre.
C’est choisir de ne pas regarder.
Et ce choix-là a des conséquences.
L’Aïkido n’est pas une pratique hors-sol.
Il se transmet dans des lieux, avec des personnes, des rapports de pouvoir, des règles implicites, et parfois des dysfonctionnements.
Fermer les yeux sur ce qui pose problème sous prétexte de “juste pratiquer”, c’est créer un décalage avec les valeurs que l’Aïkido prétend porter.
Parler de respect, de non-violence, de responsabilité, et refuser dans le même temps de signaler des comportements inacceptables, des abus d’autorité ou des situations malsaines, pose une vraie question de cohérence.
Car se taire ne protège pas la pratique.
Se taire protège le statu quo.
Je ne dis pas qu’il faut tout politiser, ni transformer le tatami en tribunal.
Mais je me demande sincèrement si l’on peut encore dire pratiquer l’Aïkido “en conscience” en refusant de voir ce qui dysfonctionne autour de soi.
Et plus clairement, si l’on peut parler d’harmonie sans assumer la responsabilité de nommer ce qui ne va pas.
Faire de l’Aïkido, ce n’est pas seulement répéter des techniques.
C’est aussi accepter de regarder le cadre dans lequel elles existent, et de se positionner quand les valeurs sont mises à mal.
Ne rien dire n’est jamais un geste neutre. C’est un choix.
Conclusion
La pratique martiale transforme les corps. Elle transforme aussi les postures.
Mais lorsqu’il s’agit des femmes, elle laisse parfois dans l’ombre une autre dimension : celle de la vigilance constante, des ajustements silencieux et des arbitrages personnels nécessaires pour préserver sa sécurité et son intégrité.
L’Aïkido peut former des présences solides, capables d’agir sans s’opposer et de rester sans se dissoudre. Pourtant, tant que certaines questions demeurent implicites, une partie de la sécurité repose encore sur celles qui pratiquent.
Penser ces éléments collectivement ne fragilise pas la discipline. Au contraire, cela renforce sa cohérence.
Car une pratique qui parle d’harmonie ne peut pas laisser la vigilance individuelle combler, seule, ce que le cadre devrait garantir.
