J’ai eu le plaisir d’interviewer Alma Noubel. Alma est aujourd’hui 4e Dan d’Aïkido, et a ouvert son dojo à 34 ans, le Kuroba. La particularité de ce dojo : un espace ouvert et engagé pour lutter contre les discriminations. Le Kuroba accueille ainsi une communauté LGBT et participe à la lutte contre les discriminations dans le sport. Dans cette interview, Alma répond à mes questions sur son engagement citoyen, la sexualisation (ou non) de la pratique de l’Aïkido, mais également l’influence de la pratique d’autres arts martiaux dans l’Aïkido.

 

1 – Tu es engagée pour la lutte contre les discriminations dans le sport : dans un art martial aussi patriarcal que l’Aïkido, le combat est-il vain ?

        Alma Noubel et l’équipe du Kuroba rencontrent la Ministre des Sports, Roxana Maracineanu

Je ne pense pas que ce combat soit vain. Bien au contraire, il est primordial de s’engager pour faire bouger les choses. La lutte contre les discriminations envers le public LGBT+ est un combat de longue haleine et le chemin est encore long, malheureusement. Peu de gens se penchent sur l’inclusion des personnes LGBT+ dans le sport, et c’est pourtant un réel sujet. D’ailleurs, la Ministre des Sports Roxana Maracineanu, suite à la signature de la Chartre LGBT+ en 2019, a demandé à l’ensemble des fédérations sportives de prévoir des actions de prévention des discriminations envers ce public. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il peut exister dans la communauté LGBT un réel isolement des individus, voir un sentiment de rejet. Je pense aussi aux personnes séropositives qui peuvent se sentir exclues de la pratique sportive. 

Je ne vois pas l’Aïkido comme un art martial patriarcal, en ce sens qu’il n’empêche pas les femmes de pratiquer ni d’évoluer à un très au niveau. Néanmoins, je pense que l’Aïkido que l’on pratique en France évolue dans une société qui est elle-même patriarcale. Même si la société évolue doucement, l’Aïkido de 2020 est le résultat de plusieurs années de domination masculine, d’entre soi masculin, où les femmes étaient peu valorisées. La question de la féminisation des clubs est d’ailleurs assez récente ! Il semblait acquis par le passé que les clubs n’attirent pas les femmes du fait de la nature de la discipline. Lorsque j’ai commencé l’Aïkido, j’ai été la seule fille du club pendant 4 ans, sans que cela n’étonne ni l’enseignant ni les pratiquants. 

 La société dans laquelle s’insère notre pratique est patriarcale, en cela que la place faite aux hommes est prépondérante, et notamment dans les organes décisionnels. Lorsque l’on regarde le nombre de Hauts Gradés à la FFAAA, le nombre de femmes 6e et 7e dan est très faible. De même, leur représentation dans les instances techniques est infime : seule une femme siège au Collège Technique National (Hélène Doué).

Mais la nomination d’Hélène Doué donne de l’espoir car à 40 ans elle représente une nouvelle génération, et j’espère que sa présence pourra faire changer les mentalités. J’entends déjà les cris d’orfraies des anciens m’accusant de vouloir exclure les hommes. Pas du tout, je pense qu’au contraire une réelle parité pourrait beaucoup apporter à l’évolution de notre discipline. D’ailleurs si on avait écouté le Baron de Coubertin, nous n’aurions jamais eu de grandes sportives telles que Marie-José Pérec en athlétisme, Laura Flessel à l’escrime, Lucie Decosse au judo etc.

2 – Tu as pratiqué d’autres arts martiaux par le passé (dont le boxe et le kendo) : ont-ils influencé ta pratique et comment ? 

Alma, 2e Dan de Kendo

A un moment de ma pratique de l’Aïkido j’ai eu envie de découvrir autre chose. J’avais de l’énergie à revendre et j’avais aussi envie de me tester, de tester la compétition, la notion de combat etc. 

J’ai commencé par le Kendo et j’ai tout de suite vu les bénéfices que cela apportait à ma pratique à main nue. J’étais déjà 2e dan d’Aïkido et j’avais toujours une petite appréhension, un fond de peur dans la pratique. Le Kendo m’a permis de surpasser la peur et de comprendre vraiment cette notion d’Irimi, qui peut aller jusqu’au Taï Atari. J’ai découvert aussi la douleur, le stress du combat de compétition et, même si c’est loin d’être agréable parfois, cela m’a permis de pratiquer l’Aïkido avec plus de sérénité. Le kendo m’a fait découvrir la précision des katas, la martialité, le zanshin etc. Si je le pouvais, je reprendrais avec plaisir la pratique, mais les journées ne font que 24 heures malheureusement ! 

Mes débuts en kendo m’ont aussi permis de me remettre dans la peau du débutant au moment où je préparais le BF. Lors de cette année d’Ecole des cadres, j’ai beaucoup réfléchi au discours et à la façon de s’adresser à un débutant. Retrouver les sensations du débutant dans une nouvelle discipline m’a rappelé combien on peut se sentir perdu, désorienté, noyé sous le jargon. Cela a été un réel déclic dans la pédagogie que j’avais envie de mettre en place dans le futur. En cela, je reconnais que mes senseis de Kendo, Emilio Gomez et Jean-Pierre Soulas ont eu une certaine influence dans ma vision de l’enseignement.

Quelques années plus tard, j’ai commencé la boxe française (BF). Les principes fondamentaux de la disciplines correspondaient étonnamment bien à ceux que j’avais de l’Aïkido : Éthique, Esthétique, Educatif et Efficace. J’ai beaucoup appris sur le travail des distances et la perpétuelle adaptation de celle-ci au partenaire. La BF m’a apporté de la technique en coups de pied, que je trouve très intéressants et tout à fait adaptables en Aïkido. Les coups de la Savate étant de la touche plutôt que des frappes, cela s’adapte bien aux techniques d’Aïkido.

 3 – Ne pas faire d’armes, c’est passer à côté de l’Aïkido ?

Oui bien sûr et ça serait dommage. Plus je progresse en Aïkido et plus j’aime les armes. Les possibilités et les applications sont très riches et une fois les bases maîtrisées, on se rend compte que les possibilités sont infinies. Bien évidemment le travail des armes peut sembler ingrat et difficile au début, mais il fait partie intrinsèque de la pratique de l’Aïkido. J’essaie d’en faire régulièrement, pour travailler la coordination, la distance, le contact, la martialité etc. Les possibilités d’exercice sont infinies ! Pour autant, je pense qu’il aussi démystifier la place des armes dans la pratique et ne pas la réserver à la préparation des grades dan. Les débutants sont tout à fait capables de réaliser des techniques aux armes, et parfois aussi bien que certains gradés !

 

4 – Existe-t-il un Aïkido féminin en terme de pratique auprès duquel des femmes pourraient se retrouver (Versus un Aïkido de bonhomme)?

Stage d’Alma Noubel et Hélène Doué – Mars 2020

Selon moi il n’existe pas d’Aïkido féminin ou masculin. Je ne crois pas à l’existence d’un Aïkido féminin, qui serait extrêmement réducteur. Cette définition sous-entendrait qu’il n’y a qu’une forme d’Aïkido pratiqué par les femmes et qui serait souple, fin, agréable etc. C’est nier toutes les nuances de pratique qui existent sur le tatami ! 

Parler d’Aïkido au féminin c’est calquer des stéréotypes sociétaux contre lesquels je me bats depuis toujours. Dans notre société occidentale, la femme doit être maternante, dans la rondeur, la souplesse et l’empathie. L’homme, lui, est élevé dans des principes d’exaltation de sa virilité. En Aïkido c’est parfois (je dis bien parfois) un peu le cas : lorsque qu’une femme pratique avec puissance ou qu’elle est un « uke taquin », certains pratiquants y voient une rivalité, et c’est bien dommage.

La pratique de l’Aïkido n’est pas liée à un sexe. J’ai connu suffisamment de pratiquants pour dire que rien ne différencie un pratiquant d’une pratiquante, si ce n’est son gabarit (poids, taille,…) et son éducation/formation. En effet, je pense que la conscience de son propre corps est primordial dans la pratique et il serait inconscient, voir idiot de vouloir pratiquer comme un forcené quand on fait 50kg ! C’est là que le rôle de l’enseignant.e est important. Il doit pouvoir guider un pratiquant dans sa pratique en fonction de ses capacités physiques, pour le protéger des blessures et aussi parce que toutes les formes ne marchent pas avec tous les gabarits ! Lorsque je pratiquais chez Bernard Palmier, j’aurais aimé pouvoir réaliser certaines formes basées sur de très grandes extensions, mais mes bras étaient trop courts et j’étais trop petite. Afin de ne pas frustrer les pratiquants, l’enseignant.e doit être en mesure de pouvoir proposer différentes versions ou approches, afin que chacun puisse y trouver son compte.  

5 – Tu as créé ton propre dojo à 34 ans : était-ce un projet longuement mûri ? 

Reprise des cours au Kuroba

J’ai toujours voulu monter un projet à destination de la lutte contre les discriminations envers les LGBT.

J’avais cette idée dans un coin de ma tête depuis une petite dizaine d’années sans jamais imaginer que cela puisse être possible. Et puis l’année 2019 a été l’année du déclic. Il était temps, j’étais prête, bien entourée et j’avais rencontré des gens bienveillants prêts à me soutenir et m’accompagner. N’étant pas professionnelle, il fallait aussi que je trouve un équilibre en ma vie professionnelle, ma vie personnelle et ce projet. Ce n’est pas facile de sortir de l’ombre, de s’exposer surtout lorsque l’objet social du club est aussi engagé. Mais les soutiens que j’ai reçus jusqu’à présent me confirment dans mon choix !

6 – La professionnalisation de l’Aïkido est-elle un parcours que tu envisages ?

Alma avec ses deux anciens professeurs : Bernard Palmier (Gauche) et Philippe Gouttard (droite) 

Non, ce n’est pas un parcours que j’envisage. Je pense déjà qu’en Ile-de-France l’offre d’enseignant.e.s professionnels est déjà dense par rapport à la possibilité d’en vivre. Qui plus est, j’aime conserver ma vie professionnelle et diversifier mes engagements (associatifs, militants, enseignement etc.). Cette liberté et cette diversité sont constitutives de mon équilibre personnel auquel je tiens. Cela ne veut pas dire que je me sens moins engagée qu’un professionnel dans la conduite de mes cours et mon investissement auprès de Kuroba et des élèves. La richesse de l’Aïkido réside aussi dans la pluralité des profils des enseignant.e.s, bénévoles et professionnels.

 

Pour pratiquer avec Alma, rendez-vous au Kuroba, dans le 9e arrondissement de Paris, tous les samedis de 16h à 18h !

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