L’Aïkido est souvent présenté comme une discipline fondée sur l’harmonie, la maîtrise de soi et la recherche d’un équilibre relationnel.

Et pourtant, lorsqu’on pratique suffisamment longtemps, on découvre aussi une autre réalité : celle des zones grises dont on parle peu.

👉La solitude dans la pratique.
👉Les tensions humaines.
👉Le sentiment de ne plus trouver sa place dans un dojo.

Ces sujets restent souvent délicats à aborder, parce qu’ils touchent à des dimensions humaines, affectives et parfois institutionnelles qui dépassent largement la simple pratique technique.

Pourtant, les ignorer ne les fait pas disparaître.

Et il me semble important aujourd’hui d’ouvrir cette réflexion, pour parler honnêtement de certaines réalités que vivent silencieusement de nombreux pratiquants.

Il y a des questions simples qui soulèvent des vides pesants

Il y a un an, quand j’étais au Japon , on me posait régulièrement la question de qui était mon sensei. Pour être honnête, j’ai toujours eu du mal à répondre.

J’ai fini par répondre “des élèves de Christian Tissier” car cette réponse me parait juste et que ce nom est bien connu dans le monde entier.

Aujourd’hui, je suis à La Réunion depuis quasiment un an, et je n’ai toujours pas d’enseignant attitré.

Je sais à qui je dois ce que j’ai appris, mais je me retrouve face à une impasse où personne ne me transmet régulièrement son savoir technique.

On pourrait presque parler d’orphelinité martiale, parce que ce n’est pas un choix. C’est une conséquence.

Heureusement, j’utilise le système D pour pratiquer et progresser comme je peux…mais c’est à la fois déboussolant et fatiguant.

À l’image du reste de ma vie, j’avance à contre-courant d’un parcours linéaire et classique. Et je remercie celles et ceux qui m’ouvrent leurs portes et m’apportent leur soutien dans cette année martialement agitée.

À défaut de suivre un enseignement régulier, je me retrouve contrainte de suivre ma propre voie, et continuerai de porter ma voix.

Et c’est tout le sens que je donne à Aikido Millennials.

Parce que le Budo, c’est aussi la recherche d’un chemin qu’on est parfois le premier à emprunter.

Cette sensation de devoir construire sa pratique autrement peut être choisie par certains. Mais elle peut aussi être subie, notamment lorsque les relations humaines autour de la pratique deviennent compliquées.

Et c’est là qu’apparaît une autre zone grise dont on parle encore très peu dans l’Aïkido.

Ne soyez pas dégoûtés de l’aïkido

Il arrive que la pratique de l’Aïkido confronte à des choses qui n’ont rien de martial.

Des tensions relationnelles, des conflits interpersonnels, des questions d’ego mal gérées, ou encore des comportements maladroits ou déplacés, sur le tatami comme en dehors.

Et quand cela arrive, ce n’est ni agréable, ni secondaire.

Cela peut devenir profondément pesant, au point de remettre en question l’envie même de pratiquer.

Je l’ai vu autour de moi.

Des personnes sincèrement déçues, parfois durablement, non pas par l’Aïkido en tant que discipline, mais par des comportements humains en contradiction avec les valeurs mises en avant.

🔹Même avec des valeurs, l’Aïkido reste une pratique humaine

Et non, cela ne peut pas toujours « passer ».

Même si nous travaillons la maîtrise de nous-mêmes sur le tatami, nous restons des êtres humains, et à ce titre nous pouvons être touchés, affectés ou blessés par certaines situations.

Certes, nous pratiquons une discipline martiale porteuse de valeurs fortes, et ce sont précisément ces valeurs qui attirent beaucoup d’entre nous vers l’Aïkido.

Mais rappelons aussi une chose essentielle : l’Aïkido est pratiqué par des êtres humains, avec leurs limites, leurs fragilités, leurs contradictions, et parfois leurs angles morts.

Cela n’excuse rien.

Mais cela permet de replacer les choses au bon endroit.

🔹Continuer à pratiquer sans se faire violence

Si l’on a réellement envie de continuer à pratiquer, la question n’est pas de tout supporter en silence, ni de faire comme si rien ne nous atteignait.

La vraie question devient plutôt : comment poursuivre sa pratique sans se forcer et sans perdre ce qui nous a donné envie d’entrer sur le tatami.

Parfois, cela implique de faire un pas de côté.

Par exemple :

✅ changer de dojo,

✅ changer de cadre,

✅ ou simplement changer de manière de pratiquer.

Ce n’est pas une fuite.

C’est souvent une forme de lucidité.

🔹La résilience comme apprentissage martial

Les arts martiaux ne nous apprennent pas seulement à tenir.

Ils nous apprennent aussi à nous adapter, et à comprendre que rester n’a de sens que si cela reste vivable.

Lorsque la pratique devient trop lourde à porter, lorsque l’on ne se sent plus accueilli ou à sa place dans un dojo, rester par principe ou par loyauté abstraite n’est pas forcément une preuve d’engagement.

La pratique ne devrait jamais devenir un lieu de malaise constant ou de tension permanente.

🔹Il existe plusieurs manières de continuer à pratiquer

Chacun fait alors comme il peut et comme il le sent.

Certains arrêteront.

D’autres chercheront ce dont ils ont besoin ailleurs, autrement, ou peut-être dans un second temps.

Il n’y a pas une seule manière de vivre ces moments de doute : ce qui fait la différence dans les trajectoires humaines, ce sont les éléments suivants :

✅ Nos priorités dans la vie

✅ Notre énergie disponible,

✅ Et l’envie de continuer à pratiquer…qui reste profondément personnelles.

Certes, lorsqu’on est gradé, il devient possible de créer son propre cadre, avec ses règles et sa pédagogie, mais on n’en a pas toujours l’envie ni l’énergie.

Et lorsqu’on ne l’est pas, il reste toujours la possibilité de s’ouvrir à d’autres dojos, à d’autres pratiques, à d’autres styles, ou simplement de garder ce que l’on a appris d’un enseignement sans s’y enfermer.

🔹Préserver l’esprit de l’Aïkido sans l’idéaliser

Pour ma part, je continue à penser que l’esprit de l’Aïkido existe réellement et que l’harmonie sur le tatami est possible, même si elle n’est ni permanente ni acquise une fois pour toutes.

Et lorsque cette harmonie n’est plus là, ce n’est pas nous qui devons dire adieu à la discipline.

C’est peut-être simplement le moment de faire un pas de côté, pour reconsidérer la manière dont nous avons envie de pratiquer…sans nier ce qui fait mal et sans idéaliser la pratique.

Et surtout, sans oublier ce qui, au départ, nous a donné envie de monter sur un tatami.

Ces réflexions amènent aussi une autre question sensible : celle de la liberté laissée aux pratiquants dans leur manière de construire leur parcours martial.

Car dans certains contextes, le simple fait de pratiquer ailleurs peut encore être perçu comme un problème.

Empêcher ses élèves d’aller voir ailleurs : sortir de la logique infantilisante pour tendre vers la responsabilité personnelle

La question “d’aller voir ailleurs” reste un sujet sensible dans beaucoup de dojos d’Aikido.

Stages dans d’autres ligues, entraînements avec d’autres enseignants, inscription dans plusieurs clubs, tout cela peut être vécu comme une infidélité, alors que ce n’est bien souvent qu’une démarche personnelle.

Il faut rappeler une chose simple, mais essentielle : les adhérents sont des adultes.

👉Ils paient une cotisation,

👉Ils pratiquent selon leurs contraintes,

👉Et ils ne sont pas dans une relation scolaire.

Leur engagement est réel, mais il ne peut pas être conditionné à une forme de loyauté affective ou d’exclusivité implicite.

Dans ce contexte, le rôle de l’enseignant est de proposer un cadre, de transmettre, d’accompagner, de donner des repères, et non de contrôler les trajectoires individuelles.

Mettre la pression, culpabiliser, ou reprocher à des pratiquants d’aller ailleurs est non seulement inefficace, mais souvent contre-productif.

Un exemple très concret : reprocher à ses élèves de ne pas être assez nombreux sur un cours, quand ils s’entraînent ailleurs, crée un climat de tension, pas d’engagement.

Cela transforme un espace de pratique en espace de justification permanente.

Le fait qu’il soit aujourd’hui possible de candidater à des grades dan sans être affilié à un club va dans le sens d’une responsabilisation accrue des pratiquants.

Cela ne retire rien à la transmission, mais cela rappelle que la progression n’est pas déléguée entièrement à un club où un enseignant.

D’ailleurs, un pratiquant qui choisit librement où et comment il s’entraîne est souvent plus engagé, plus lucide, et plus durable dans sa pratique qu’un pratiquant retenu par la peur de déplaire.

Et lorsque cette liberté devient nécessaire pour préserver son équilibre dans la pratique, une autre réflexion apparaît naturellement : faut-il réellement abandonner l’Aïkido lorsqu’on ne se sent plus bien dans son dojo ?

Pourquoi arrêter l’Aikido n’est pas la solution lorsqu’on ne se sent pas bien dans son Dojo

“ Pourquoi tu ne changes pas de discipline ? “


Lorsque j’évoque à des proches les problématiques que j’ai traversées en Aïkido, et notamment sur le plan interpersonnel, on m’a régulièrement suggéré de changer de discipline.

Mais ça ne règle pas le problème.

Les difficultés interpersonnelles, tout comme la dénonciation des dysfonctionnements peuvent se retrouver ailleurs.

C’est pourquoi pratiquer un autre sport ne règle pas les problèmes.

C’est même pénalisant pour nous-mêmes, car il s’agirait de recommencer une nouvelle activité  que l’on n’a pas vraiment choisi…

…et perdre tout ce sur quoi on a capitalisé en Aïkido.

C’est pourquoi, il faut rappeler que l’Aïkido est une voie de développement personnel que l’on a choisi et qui correspond à notre personnalité et à nos valeurs.

Alors que faire lorsqu’on se sent bloqué dans sa pratique ? Ou en désaccord avec les valeurs de notre dojo ?

👉On peut d’abord en parler avec les personnes concernées.

👉On peut ensuite signaler les dysfonctionnements si l’on se retrouve face à une impasse.

👉Et enfin, on peut décider de pratiquer ailleurs, si rien ne bouge.

Le problème n’est pas l’Aikido en tant que discipline.

Le problème, ce sont les comportements humains.

Et aucune discipline n’en est épargnée.

Conclusion

Pendant longtemps, beaucoup de ces sujets sont restés dans un angle mort de la pratique martiale.

Comme s’il fallait absolument préserver une image idéalisée de l’Aïkido, au détriment parfois des réalités vécues par les pratiquants.

Pourtant, parler des tensions humaines, du sentiment de solitude, des désaccords avec certains fonctionnements ou de la difficulté à trouver sa place dans un dojo ne revient pas à “salir” l’Aïkido.

C’est peut-être même l’inverse.

Car continuer à pratiquer avec lucidité, sans nier les difficultés humaines, demande souvent davantage de maturité que de faire semblant que tout va bien.

Je pense qu’il est important aujourd’hui de rappeler qu’il existe plusieurs manières de vivre sa pratique, plusieurs manières d’apprendre et plusieurs manières de transmettre.

Et parfois, plusieurs manières de rester fidèle à l’esprit de l’Aïkido sans rester fidèle à un cadre qui ne nous correspond plus.

Au fond, ces zones grises existent probablement dans beaucoup de disciplines.

Mais les reconnaître permet aussi d’avoir une vision plus humaine, plus réaliste et plus honnête de ce qu’est réellement un parcours martial.

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