L’Aïkido est souvent présenté comme une discipline aux valeurs bien identifiées, aux codes établis et une certaine idée de ce que devrait être une « bonne pratique ».

Et pourtant, dès que l’on gratte un peu, des tensions apparaissent : autour de la compétition, autour de l’ego, autour de la transmission et de la notion même de voie.

Ces tensions ne sont pas des dérives.

Elles sont le signe d’une discipline vivante, traversée par des parcours différents, des cultures de pratique parfois opposées, et des questions de fond que l’on préfère parfois éviter plutôt que d’affronter.

Questionner l’Aïkido, ce n’est pas le fragiliser.

C’est au contraire lui permettre d’évoluer, de se préciser, et de rester en lien avec celles et ceux qui le pratiquent aujourd’hui.

À travers trois sujets souvent sensibles – la compétition, la prise de parole et la construction de sa propre voie – je vous propose d’explorer ce que l’Aïkido gagne lorsqu’on accepte de le questionner plutôt que de le figer.


1 / Aïkido et compétition : une contradiction réelle ou une opposition à nuancer ?

On a tendance à définir l’Aïkido comme un art martial non compétitif, dans lequel on pratique en harmonie avec un partenaire, et non un adversaire.

On pense souvent que l’absence de compétition fait partie de l’essence même de l’Aïkido.

Sans remettre en question cette idée, j’aimerais ouvrir une nouvelle perspective… après avoir testé un cours dans une école d’Aïkido ouverte à la compétition, le Shodokan.

N’y allons pas par quatre chemins.

Voici les principales raisons qui peuvent laisser place à des réticences vis-à-vis de la pratique d’un art martial de compétition :

❌ Désigner un gagnant et un perdant.

❌ Perdre en confiance et en estime de soi.

❌ Devoir sortir du cadre du dojo pour affronter des adversaires que l’on ne connaît pas.

Par conséquent, la compétition est-elle en opposition avec les valeurs de l’Aïkido ?

Oui… et non.

Elle respecte l’intégrité du corps du partenaire et la non-violence.

La preuve : un certain nombre de techniques n’est pas autorisé en compétition.

Et aujourd’hui, c’est déjà une réalité dans certaines écoles, comme le Shodokan, où la compétition est encadrée et représente un pourcentage très faible de la pratique, à ce qu’on m’a expliqué.

Pour rappel, le Shodokan a été fondé par Kenji Tomiki, un élève de Morihei Ueshiba (le fondateur de l’Aïkido) et de Jigoro Kano (le fondateur du Judo).

Son projet : introduire une forme de compétition codifiée dans l’Aïkido pour permettre une évaluation concrète de l’efficacité des techniques, tout en conservant l’esprit martial.

Et pour citer une pratiquante Shodokan :

« La personne avec laquelle nous nous battons n’est pas notre ennemi. Elle nous aide à explorer l’aïkido de façon tactique et créative. »

Toutefois, je ne pense pas qu’un Aïkido 100 % compétitif soit souhaitable ni possible.

Parce qu’effectivement, la compétition ne colle pas à 100 % avec les valeurs de l’Aïkido :

👉 Le fait d’avoir un gagnant et un perdant.

👉 Le fait d’avoir un adversaire et non un partenaire.

👉 Et donc le fait de ne pas travailler en collaboration, mais en opposition.

Mais dans un cadre bien pensé, réintroduire une part de compétition dans les cours pourrait ouvrir de vraies pistes de travail :

Réintroduire le jeu. Car la compétition est avant tout un jeu à notre époque. Et ce n’est pas pour rien qu’on parle de Jeux Olympiques.

✅ « Tester notre Aïkido », comprendre l’importance du timing, les avantages de la vitesse, et notre capacité à déséquilibrer l’autre.

✅ Régler nos problèmes d’ego dans un cadre réglementaire, sur le tatami, et pas en parallèle.

Rendre l’Aïkido plus visible et débloquer davantage d’aides financières, car aujourd’hui, c’est la compétition qui tire la couverture sur les arts martiaux présents lors des grands événements.

👉 Et vous, pensez-vous qu’un peu de jeu et de défi aurait sa place dans les cours d’Aïkido ?

Mais ce débat dépasse largement la question de la compétition. Il révèle aussi notre rapport à la contradiction, à la pluralité des pratiques et à la légitimité de celles et ceux qui osent proposer autre chose.


2 / Aïkido : prendre la parole ouvre plus d’opportunités que de se taire

Cela fait maintenant plus de 5 ans que j’ai créé Aïkido Millennials.

Avec le recul, mon blog m’a ouvert bien plus de portes qu’il ne m’en a fermées.

À l’époque, j’avais simplement décidé de prendre la parole dans un espace vide.

Mais prendre de la place – même dans un espace inoccupé – dérange.

D’autant plus dans une discipline où l’on valorise beaucoup l’humilité.

Ou, plus exactement, une certaine culture de l’humilité, parfois discutable quand on connaît les problèmes d’ego qui traversent l’Aïkido.

Le problème n’est pas de prendre de la place.

Le problème, c’est d’écraser les autres en le faisant.

Et ce n’est pas la même chose.

Ce que j’ai voulu montrer avec Aïkido Millennials, c’est la nécessité de dissocier le niveau technique de la légitimité de la réflexion.

Car non, l’Aïkido, ce n’est pas que de la technique 🥋

C’est aussi une philosophie et des valeurs que l’on incarne.

Ce sont des ressentis personnels et corporels.

Et par conséquent, un débutant comme un gradé peut exprimer ses ressentis ✨

Sur le tatami, un gradé ne progresse pas uniquement en travaillant avec des gradés.

Un débutant peut lui apporter beaucoup, car il n’est pas encore formaté corporellement.

Et c’est précisément ce qui nourrit la réflexion sur la pratique.

👉 Il en va de même pour la réflexion autour de la discipline.

On se nourrit de profils aux histoires, aux niveaux et aux âges différents.

C’est pourquoi, on écrit aussi avec son corps.

Pour revenir à Aïkido Millennials, j’ai commencé mon blog en 2020.

Aujourd’hui, mes contenus font des millions de vues sur les réseaux sociaux.

Ils permettent de faire connaître la discipline, de donner envie à certains de pratiquer, et d’initier des réflexions nouvelles, auxquelles on peut adhérer ou non.

Alors oui, j’ai des détracteurs.

Mais franchement, ce n’est qu’un bruit de fond comparé aux bénéfices d’avoir osé m’exprimer.

C’est pour ça que j’ai envie de le dire clairement : oser prendre la parole, c’est risqué, certes.

Mais demandez-vous ce que vous perdez vraiment.

Au final, on se souvient plus de ceux qui sortent du moule que de ceux qui restent dans l’ombre d’eux-mêmes.

Cette question de la parole renvoie directement à une autre, plus profonde encore : celle de la transmission, de l’autorité, et de la manière dont chacun construit sa place et sa voie dans la discipline.


3 / Aïkido : le Budo, ce n’est pas forcément suivre une voie, mais créer la sienne

Lorsque je pratiquais l’Aïkido au Japon, une question revenait presque systématiquement dès que j’entrais dans un dojo :

« Qui est ton Sensei ? »

Une question simple en apparence, à laquelle j’ai toujours eu du mal à répondre.

Pourquoi ?

Parce que je ne considère pas avoir un Sensei au sens où cette question l’implique.

Je n’ai jamais construit ma pratique autour d’un seul enseignant ni d’un seul enseignement.

Apprendre sans se rattacher à une seule figure d’autorité

J’ai reçu des enseignements de plusieurs professeurs, à différents moments de mon parcours.

Chacun m’a apporté des éléments de compréhension de la pratique : la disponibilité corporelle, la précision technique, la martialité, l’étiquette, ou encore le challenge de passer des grades.

Mais aucune personne n’a construit à elle seule ce que je considère comme « mon Aïkido ».

Cette difficulté à répondre à une question pourtant simple est révélatrice des différences de culture de transmission entre la pratique japonaise et la pratique française, du moins telles que je les ai perçues.

Ce que la pratique japonaise m’a donné à voir de la transmission

Au Japon, la relation au Sensei m’a semblé s’inscrire davantage dans une continuité.

On pratique avec un enseignant.

On s’inscrit dans son enseignement.

Et l’on suit cette transmission sur la durée.

Cette relation est structurante, profondément liée à l’idée de filiation martiale.

Elle crée un cadre clair, à la fois technique, symbolique et identitaire.

En France, un rapport plus souple et plus responsabilisant à l’enseignement

En France, la pratique m’a semblé plus fragmentée.

Il est courant de suivre plusieurs enseignants, de changer de dojo, de croiser différentes influences, et d’ajuster son parcours en fonction de ce qui résonne – ou non – à un moment donné.

Cette souplesse ouvre des espaces de liberté, mais elle demande aussi davantage de responsabilité personnelle.

Car lorsqu’il n’y a pas une seule figure de référence, il faut apprendre à faire des choix, à trier, à intégrer, et à assumer ce que l’on garde et ce que l’on laisse.

Quand créer sa voie devient une nécessité

Dans mon cas, je n’ai pas créé ma propre voie par rébellion.

Je l’ai fait parce que je n’avais pas vraiment le choix.

À chaque fois que j’ai voulu rester alignée avec mes valeurs, j’ai dû changer d’enseignement ou de dojo.

À chaque fois que j’ai choisi de voyager, j’ai accepté une pratique discontinue, parfois inconfortable.

Et lorsque j’ai voulu découvrir d’autres manières de pratiquer l’Aïkido à l’étranger, j’ai dû accepter de ne plus rien savoir, de perdre mes repères et de mettre mon ego de côté.

Cette manière de pratiquer m’a obligée à assumer davantage mes choix et à construire un rapport plus personnel, mais aussi plus responsable, à la discipline.

Des parcours discontinus qui construisent autrement

Je fais souvent le parallèle entre ma pratique de l’Aïkido et mon parcours universitaire.

À la fac, on m’avait expliqué qu’il valait mieux suivre un parcours linéaire de la licence au master.

Et pourtant, avec le recul, je mesure combien le fait d’avoir enchaîné une classe préparatoire littéraire, puis une année de fac, puis une année d’échange universitaire en Californie a été une richesse, et non un éparpillement.

Il en va de même pour ma pratique de l’Aïkido.

Ce qui peut sembler fragmenté de l’extérieur est, en réalité, profondément structurant de l’intérieur.

Le Budo comme responsabilité personnelle

Créer sa voie ne signifie pas rejeter la transmission.

Cela signifie accepter que l’Aïkido ne se transmet pas uniquement par imitation, mais aussi par intégration, par maturation, et par un travail intérieur qui ne peut pas être délégué.

Le Budo, dans cette perspective, n’est pas seulement le fait de suivre une voie toute tracée.

C’est aussi la capacité, à un moment donné, de construire la sienne, en conscience, sans renier ce qui a été transmis, mais sans s’y effacer.

Et peut-être que le Budo commence précisément quand on cesse de chercher à suivre une voie idéale, pour apprendre à construire la sienne, sur le tatami et en dehors.


Conclusion

Questionner l’Aïkido, ce n’est pas le dénaturer.

C’est lui permettre de rester vivant, incarné et en phase avec les réalités de celles et ceux qui le pratiquent aujourd’hui.

La compétition, la prise de parole et la construction de sa propre voie ne sont pas des menaces pour la discipline.

Elles sont des révélateurs : de nos peurs, de nos résistances, mais aussi de notre capacité à faire évoluer l’Aïkido sans le déformer.

L’Aïkido n’est pas seulement ce que l’on répète sur le tatami.

C’est aussi ce que l’on questionne, ce que l’on transmet et ce que l’on choisit d’incarner.

Et peut-être que ce que la discipline gagne le plus, quand on ose la questionner, c’est précisément la possibilité de continuer à pratiquer avec lucidité et engagement.

Partager

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *