Avec les années de pratique, nous construisons des repères techniques, développons des automatismes et intégrons progressivement les principes transmis par nos enseignants.
Ces acquis sont indispensables pour progresser. Mais que se passe-t-il lorsqu’on découvre d’autres façons de pratiquer qui viennent remettre en question ce que l’on pensait maîtriser ?
Depuis deux ans, mes expériences dans différents dojos, en France comme à l’étranger, m’amènent à porter un regard nouveau sur mon Aïkido. Certaines découvertes ont conforté mes convictions, tandis que d’autres m’ont obligée à questionner des habitudes profondément ancrées.
Cette période soulève plusieurs interrogations : comment distinguer les principes fondamentaux des conventions propres à une école ? Comment préserver son niveau d’exigence sans rester enfermée dans ses habitudes ? Et surtout, comment reconnaître sa progression lorsque ses repères évoluent ?
Pratiquez-vous un aikido de confort sans vous en rendre compte ?

Un aïkido de confort n’est pas nécessairement un aïkido facile ni un mauvais aïkido.
C’est une pratique construite dans un environnement que l’on connaît : le même enseignant, les mêmes partenaires, les mêmes formes et les mêmes repères techniques.
On peut y travailler sérieusement et continuer à progresser. Mais tant que nos habitudes ne sont pas véritablement bousculées, il est difficile de savoir quelle part de notre pratique repose sur des principes réellement intégrés… et quelle part dépend simplement d’un cadre devenu familier.
Depuis deux ans, je change régulièrement d’environnement.
En Bretagne, j’ai découvert des formes différentes de celles que je connaissais.
En voyageant en Asie, j’ai rencontré d’autres enseignants et d’autres manières de pratiquer.
Puis, en arrivant à La Réunion, j’ai encore dû m’adapter à de nouveaux partenaires, de nouvelles formes et d’autres exigences.
Il y a quelques mois, j’ai notamment participé au stage d’un enseignant 7e dan.
Comme dans tous les stages, je m’attendais à revoir certaines techniques.
Mais en réalité, j’ai dû questionner des éléments beaucoup plus fondamentaux : ma posture, la direction de mes pieds, mes appuis et ma manière d’utiliser le sol.
Et c’est ce qui devient particulièrement intéressant :
L’aïkido ne se résume pas à un catalogue de techniques. Nos postures, nos déplacements, ou encore nos appuis peuvent changer profondément selon les écoles et les enseignants.
Lorsque tous ces repères sont remis en question, on peut avoir l’impression de stagner, voire de régresser.
Pourtant, sortir de son aïkido de confort ne signifie pas que tout ce que l’on a appris était mauvais.
Cela permet surtout de comprendre que ce que l’on prenait parfois pour une évidence n’était peut-être qu’une manière de faire parmi d’autres.
Pourtant, cette perte momentanée de repères fait sûrement partie des conditions nécessaires à la progression.
Alors, lorsque vous pensez être sur une autoroute martiale, demandez-vous : depuis quand mes repères n’ont-ils pas été bouleversés ?
Cette remise en question peut être particulièrement déstabilisante lorsque l’on a consacré plusieurs années à construire sa pratique autour de principes et de consignes précis. Mais elle peut aussi devenir une occasion de redécouvrir ses capacités d’adaptation.
C’est précisément ce que j’ai expérimenté lors d’un stage récent, qui m’a amenée à repenser certains fondamentaux de ma pratique.
Et si l’impression de régresser était un appel à pratiquer autrement ?

La semaine dernière, je me suis rendue au stage de Robert Le Vourc’h, 7e dan, à un moment où j’avais l’impression de stagner dans ma pratique, voire de régresser.
Je traverse actuellement une forme d’errance martiale. Depuis deux ans, je vais voir en France comme à l’étranger des façons de pratiquer très différentes de celles avec lesquelles j’ai commencé.
Ce constat n’a rien de dramatique et, même si cette sensation est désagréable, elle n’est pas pour autant un échec. Elle agit plutôt comme un signal : mon corps et ma tête ont besoin de sortir de leur sommeil technique.
Mais avant même de parler d’humilité technique, la sortie de sa zone de confort commence bien avant de monter sur le tatami.
Le simple fait de se rendre dans une autre fédération et de pratiquer avec des personnes que l’on ne connaît pas nous oblige déjà à quitter nos habitudes.
Une fois sur le tatami, le stage m’a donné une belle leçon d’humilité.
J’ai dû découvrir une autre forme d’Aïkido, mais surtout revoir ma posture et mon rapport aux appuis. Le travail proposé invitait à être plus légère sur ses appuis et moins portée vers l’avant, alors que j’ai toujours appris à pratiquer avec les jambes bien fléchies et des appuis très présents.
La verticalité restait centrale dans les deux approches, mais le Shisei, c’est-à-dire la posture, était très différent de celui que je connaissais.
Mes pieds devaient rester beaucoup plus resserrés et mes déplacements devenaient plus petits. Mon corps cherchait constamment ses repères et j’avais parfois l’impression de ne plus rien savoir faire, même sur des mouvements de base.
Cette autre façon de travailler m’a aussi amenée à réfléchir à la dimension sportive de l’Aïkido.
Je savais déjà que tous les styles d’Aïkido ne lui accordaient pas la même place.
Le fait de le vivre m’a néanmoins amenée à me poser une question simple : pourrais-je m’épanouir dans une pratique où cette dimension est moins présente, ou fait-elle partie de ce que je recherche lorsque je monte sur le tatami ?
Cette expérience m’a finalement permis de mieux identifier ce qui compte pour moi, sans avoir besoin de juger une pratique meilleure qu’une autre.
Je suis repartie de ce stage avec plus d’énergie.
La difficulté ne m’a pas découragée. Elle m’a au contraire montré toute la marge de progression qui s’offrait encore à moi.
Ce stage a ainsi élargi mon champ des possibles et m’a permis de repenser la manière dont je voulais m’entraîner et progresser cette année.
Plus qu’une découverte, c’est une ouverture qui redonne du sens et une nouvelle dynamique à la réalisation de mes objectifs en Aïkido.
L’Aïkido est un chemin, voire plusieurs chemins. Ensemble, ils dessinent une voie martiale, mais aussi introspective et personnelle.
Toutefois, découvrir d’autres façons de pratiquer ne suffit pas à résoudre toutes les interrogations. Au contraire, cette diversité peut parfois rendre plus difficile la distinction entre ce qui relève d’un principe technique fondamental et ce qui appartient aux habitudes d’une école.
C’est d’autant plus vrai lorsqu’on a été formé avec un niveau d’exigence élevé, que l’on cherche à préserver tout en restant ouvert à d’autres approches.
Le sens du détail en Aikido : précision technique ou maniaquerie ?

Je ne sais plus quoi penser de mon niveau d’exigence en Aïkido.
Et plus je pratique dans des dojos différents, plus cette question me travaille.
J’ai passé mes grades avec un haut niveau d’exigence transmis par mes enseignants.
Pendant des années, j’ai intégré des consignes très précises et je les ai appliquées sans vraiment les remettre en question.
Aujourd’hui, lorsque j’observe d’autres pratiques, j’ai parfois du mal à savoir si je suis restée enfermée dans des détails qui relèveraient du perfectionnisme ou si, au contraire, ce niveau d’exigence mérite d’être conservé.
En réalité, j’ai surtout du mal à faire la différence entre ce qui relève de la forme et ce qui relève de la précision.
Prenons les entrées :
On m’a toujours appris telle entrée pour omote et telle entrée pour ura. Pourtant, en voyageant et en pratiquant dans différents dojos, je me suis aperçue que ce n’était pas toujours le cas.
Je me pose donc une question simple : est-ce qu’il s’agit d’un détail ou est-ce que cela participe à la cohérence technique de la discipline ?
Je me pose exactement la même question sur les formes de référence.
Il n’est pas toujours évident de savoir si une technique est incorrecte parce que la forme proposée est différente de celle que j’ai apprise ou si elle est incorrecte parce qu’elle manque de cohérence martiale.
Et ce n’est pas la même chose.
Je pense aussi aux consignes qui m’ont été transmises pour les passages de grade.
Je me fais la même réflexion sur le Reishiki, c’est-à-dire toute l’étiquette qui entoure la pratique.
Pendant toute ma formation, on m’a transmis des règles de conduite que je ne retrouve plus forcément dans les dojos dans lesquels j’ai pratiqué récemment.
Par exemple :
- En buki waza, donner l’arme à son partenaire avec vigilance et certainement pas comme si l’on passait un tube de sel à table.
- Lorsqu’on pratique à trois, le partenaire qui entre sur le tatami attaque le partenaire déjà en place.
- Le partenaire qui a été uke avec l’enseignant devient ensuite tori lorsqu’il travaille avec un autre partenaire.
S’agit d’un détail ?
S’agit-il d’une cohérence pédagogique ?
S’agit-il d’une cohérence martiale ?
Ou est-il question d’une convention propre à une école ?
Et je ne parle même pas des codes que j’ai observés au Japon :
- Saluer son partenaire en seiza à la fin de la pratique.
- Saluer le kamiza en seiza avant de monter sur le tatami.
À cela s’ajoute aussi mon propre niveau d’exigence concernant le vocabulaire japonais.
Grâce au Brevet Fédéral et à l’ouvrage de Francesco Dessi, j’ai appris les noms des différents déplacements, les sorties de saisie, les différentes manières de tenir le tanto et une grande partie du vocabulaire qui entoure l’Aïkido.
Et aujourd’hui, je me demande où placer le curseur.
Car je ne sais plus toujours distinguer ce qui relève :
- d’un niveau d’exigence non négociable ;
- de ce qui peut être relativisé ;
- et de ce qui relève simplement d’habitudes que l’on a intégrées de manière automatique au fil des années.
Finalement, je crois que c’est peut-être l’une des difficultés de l’Aïkido lorsque l’on pratique depuis longtemps :
Etre capable de faire le tri entre ce qui construit réellement la pratique, ce qui enrichit la culture martiale et ce qui, parfois, a été transmis sans que l’on sache vraiment pourquoi.
Ces interrogations montrent aussi que la progression ne consiste pas uniquement à accumuler des connaissances techniques. Elle suppose de comprendre ce que l’on fait, pourquoi on le fait et ce qui mérite d’être conservé ou remis en question.
Mais lorsqu’on traverse une période de doute, comment savoir si l’on continue réellement à progresser ?
Pour y répondre, il peut être intéressant de ne plus considérer le grade ou la seule maîtrise technique comme les uniques indicateurs de son évolution.
7 signes que vous progressez en aikido

En Aïkido, la progression n’est ni linéaire ni uniforme. Elle passe par des paliers multidimensionnels qui évoluent chacun à des rythmes différents.
La progression ne passe pas uniquement par le prisme du grade ou de l’expérience. Elle est plus complexe et c’est ce qui rend la discipline d’autant plus riche !
Voici donc les 7 signes que vous progressez en Aïkido :
1/ La posture (Shisei)
Votre corps est plus ancré dans ses appuis (vous travaillez plus bas) et par conséquent, vous vous tenez plus droit (verticalité).
2/ L’attitude martiale
Vous faites preuve de plus de vigilance (Zanshin, Maai), votre garde est claire et vous restez sur vos gardes même après vos immobilisations. De même, vos attaques sont plus franches (Irimi et atemis) et votre corps est plus engagé dans la pratique.
3/ La fluidité
Vous réalisez les techniques sans hésitation car votre corps a intégré le mouvement et ce qui était un casse tête technique devient un automatisme.
4/ La dextérité
Votre technique est plus précise et vos contrôles mieux maîtrisés dans vos immobilisations.
5/ La diminution des appréhensions
Vous avez moins d’appréhensions physiques : votre corps est plus relâché et partir à la chute vous fait moins peur. Même s’il est important de garder à l’esprit que l’on peut être un pratiquant expérimenté sans pour autant vouloir être téméraire à tout prix.
6/ La transmission
Vous savez enseigner et transmettre ce que vous faites. Vous parvenez à verbaliser ou faire ressentir les déplacements et mouvements à vos partenaires moins expérimentés.
7/ Les grades
Vous montez en grade : en kyu, puis vous obtenez un Hakama, une ceinture noire et plus encore. Votre progression technique est validée par un jury de manière objective.
La progression est à la fois multidimensionnelle et non linéaire en Aïkido.
Par conséquent, lorsque vous doutez, lorsque vous pensez stagner ou pire encore, régresser, prenez du recul et demandez-vous si vous déclinez dans les tous les aspects qu’englobe la progression en Aïkido ?
Et généralement, la réponse est non !
Conclusion : apprendre à remettre en question sa pratique pour continuer à progresser
Ces deux dernières années m’ont fait prendre conscience que l’expérience ne nous protège pas des périodes de doute. Au contraire, plus nous avançons dans la pratique, plus certaines questions deviennent complexes.
Ce que l’on considérait autrefois comme une évidence technique peut se révéler être une convention propre à une école. Une difficulté rencontrée avec un nouvel enseignant peut nous donner l’impression de perdre nos acquis, alors qu’elle nous oblige simplement à mobiliser notre corps autrement.
Cela ne signifie pas que toutes les façons de pratiquer se valent sur le plan technique, ni qu’il faille abandonner les exigences transmises par nos enseignants.
L’enjeu consiste plutôt à développer suffisamment de discernement pour comprendre ce qui relève des principes, des formes et des habitudes, sans rejeter systématiquement ce qui nous est moins familier.
Cette démarche demande de l’humilité, mais aussi de la confiance dans le chemin déjà parcouru.
Car remettre en question sa pratique ne revient pas à effacer des années d’apprentissage. C’est parfois une manière de leur donner davantage de profondeur.
Finalement, progresser en Aïkido ne consiste peut-être pas seulement à mieux maîtriser ce que l’on connaît, mais aussi à apprendre à travailler avec ce que l’on ne maîtrise pas encore.
Et si cette capacité à perdre momentanément ses repères, sans perdre l’envie de chercher, était elle-même un signe de progression ?
