L’Aïkido est un art martial qui met en avant des valeurs de respect, d’ouverture et de partage. La diversité des âges, des parcours et des profils constitue d’ailleurs l’une de ses richesses.

Pourtant, partager les mêmes valeurs sur le papier ne signifie pas nécessairement les faire vivre au quotidien.

Comment accueillir de nouveaux pratiquants et leur permettre de trouver leur place ? Comment valoriser certains publics sans en invisibiliser d’autres ? Et surtout, qu’est-ce qui permet de construire une véritable communauté autour d’une discipline ?

Ces questions dépassent largement le cadre de l’enseignement technique. Elles touchent à la manière dont les clubs fonctionnent, aux relations entre pratiquants et à notre capacité collective à faire évoluer certaines habitudes.

À travers mes expériences sur différents territoires, j’ai été amenée à réfléchir à trois dimensions qui me semblent étroitement liées : l’entre-soi, la place accordée aux différentes générations et la solidité des liens qui se construisent dans les dojos.

La vraie menace pour l’Aïkido, ce n’est pas le MMA. C’est l’entre-soi.

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Le MMA, les autres arts martiaux ou les sports de combat n’empêchent personne de pousser la porte d’un dojo 🥋

En revanche, nous pouvons nous-mêmes décourager celles et ceux qui essaient d’y entrer… ou de trouver leur place.

L’accueil, l’intégration et l’inclusion ne devraient pas être de simples arguments de communication. Ils font partie des valeurs que l’Aïkido prétend transmettre.

Pourtant, il existe parfois un décalage entre les principes affichés et la réalité vécue :

👉 Quand nous parlons uniquement avec nos propres codes.

👉 Quand nous considérons que les nouveaux doivent immédiatement comprendre toutes les règles implicites.

👉 Quand les groupes sont déjà constitués et difficiles à rejoindre.

👉 Quand nous fréquentons toujours les mêmes partenaires, les mêmes enseignants et les mêmes stages.

👉 Quand toute remise en question est vécue comme une attaque contre la discipline.

Accueillir un débutant, ce n’est pas seulement lui dire bonjour lors de son premier cours.

➡️ C’est lui expliquer ce qu’il ne peut pas encore connaître.

➡️ C’est aller vers lui et lui permettre de pratiquer avec différentes personnes.

➡️ C’est l’intégrer progressivement à la vie du dojo.

➡️ C’est faire en sorte qu’il se sente légitime, quels que soient son niveau, son âge, son genre, son parcours ou sa fédération.

Personnellement, c’est souvent ce que j’ai trouvé lorsque j’ai pratiqué à l’étranger. Je suis entrée dans des dojos 🥋 dont je ne connaissais ni les enseignants ni les pratiquants et, malgré les différences de langue, de culture ou de manière de travailler, je me suis sentie la bienvenue.

Je ressens également cet accueil en France métropolitaine et ici, à La Réunion, lorsque je vais pratiquer auprès d’une autre fédération.

Et pourtant, paradoxalement, il m’arrive de ne pas toujours me sentir aussi bienvenue au sein même de ma propre fédération.

C’est là que l’entre-soi devient dangereux.

Il donne l’impression que tout va bien parce que les habitués continuent de se retrouver entre eux.

Mais pendant ce temps, certains débutants ne reviennent pas, des pratiquants s’éloignent et d’autres finissent par chercher ailleurs un espace dans lequel ils pourront réellement trouver leur place.

Préserver une tradition ne signifie pas la refermer sur elle-même.

Transmettre ne consiste pas uniquement à reproduire ce que nous avons reçu, mais aussi à rendre cet héritage compréhensible, accessible et vivant pour celles et ceux qui arrivent après nous.

Cela suppose d’écouter, d’aller vers les autres, de varier ses partenaires et d’accepter que certaines habitudes puissent être interrogées.

Sinon, l’Aïkido risque de devenir une pratique d’adeptes qui ne s’adresse plus qu’à elle-même.

L’Aïkido n’a pas besoin de lutter contre le MMA, les autres arts martiaux ou les sports de combat.

Il a surtout besoin d’ouvrir ses portes, puis de donner une véritable place à celles et ceux qui les franchissent.

Comme le disait mon professeur de kung-fu :

« La première valeur d’un dojo, c’est l’accueil. »

Mais ouvrir les portes d’un dojo ne suffit pas si, une fois à l’intérieur, certains pratiquants peinent à trouver leur place.

Cette question se pose notamment lorsque nous cherchons à valoriser des publics spécifiques. Les initiatives destinées à attirer de nouveaux pratiquants sont nécessaires, mais elles doivent aussi nous amener à réfléchir à la place laissée à ceux qui sont déjà présents.

C’est particulièrement vrai lorsqu’il est question de renouvellement générationnel.

Le jeunisme en Aïkido : un point de vigilance à ne pas éluder

Ces dernières années, de nombreuses initiatives visent à mettre en avant les jeunes en Aïkido.

Sur le fond, l’intention est bonne : il s’agit de valoriser une tranche d’âge souvent sous-représentée sur les tatamis, de leur donner envie de rester, de s’engager dans la pratique et de transmettre à leur tour.

Mais comme toute dynamique, elle mérite quelques points de vigilance.

La première question, assez simple en apparence, est pourtant rarement posée :

Qu’appelle-t-on un “jeune” en Aïkido ?

👉 Les enfants ?

👉 Les ados ?

👉 Les jeunes adultes de moins de 25 ans ?

👉 Les moins de 30 ans ?

👉 Les moins de 35 ans ?

Selon le curseur choisi, on n’ouvre pas les mêmes espaces… et on ne ferme pas les mêmes portes.

Le deuxième enjeu, plus subtil, concerne le risque de créer une catégorie à part, sans réelle porosité avec le reste de la pratique.

On retrouve ici une problématique déjà observée ailleurs, notamment avec les dispositifs dédiés aux femmes : lorsqu’une catégorie est valorisée sans être reliée aux autres, elle peut, malgré elle, produire de l’exclusion (même si nous avons peu d’espace non mixtes en France).

Dans certains clubs ou événements, le fait de mettre uniquement les jeunes en avant peut être vécu comme une injustice par d’autres pratiquants.

Des personnes plus âgées, parfois très investies, peuvent avoir le sentiment qu’on leur renvoie implicitement un message du type :

« Vous êtes trop vieux pour être visibles, pour transmettre, ou pour passer certains caps. »

Il ne s’agit pas ici de rejeter les événements ciblés ou les initiatives générationnelles.

Ils ont toute leur légitimité.

Mais la vraie question est celle des passerelles.

👉 Comment fait-on dialoguer les générations ?

👉 Comment valorise-t-on un engagement, une maturité de pratique, une qualité de présence, indépendamment de l’âge ?

👉 Comment évite-t-on de transformer un levier d’attractivité en un facteur de mise à l’écart silencieuse ?

Car la richesse de l’Aïkido est précisément sa diversité :

💫 des corps différents,

💫 des âges différents,

💫 des parcours différents,

pour parfois un même résultat.

Une démonstration, un passage de grade, ou une formation à l’enseignement peuvent être tout aussi valides et valorisables qu’ils soient portés par une personne de 25 ans, 40 ans ou 60 ans.

La diversité en Aïkido ne se limite pas à une catégorie mise en lumière à un instant T.

Elle se construit dans la capacité à faire coexister, relier et valoriser tous les publics.

C’est sans doute là que réside l’équilibre : soutenir les jeunes, oui, mais sans oublier que l’Aïkido est aussi un art du temps long.

Cette réflexion sur les générations nous ramène finalement à une question plus large : comment faire coexister des pratiquants aux parcours, aux attentes et aux sensibilités différentes ?

Car il ne suffit pas de réunir des personnes autour d’une même discipline pour que des liens solides se construisent.

L’appartenance à un club peut créer des habitudes et des relations durables. Mais elle ne garantit pas nécessairement l’écoute, le dialogue ou la solidarité lorsque des difficultés apparaissent.

En aikido, partager une passion ne suffit pas toujours à créer une communauté

Depuis plusieurs mois, ma pratique de l’aïkido a beaucoup changé.

J’ai changé de club, perdu certains créneaux auxquels je tenais et dû reconstruire ma manière de pratiquer.

Cette période m’a surtout amenée à me poser une question : qu’est-ce qui transforme réellement un groupe de pratiquants en communauté ?

Pendant longtemps, j’ai pensé que pratiquer régulièrement avec les mêmes personnes créait naturellement des liens solides.

On se retrouve plusieurs fois par semaine, on progresse ensemble et on partage :

👉 des entraînements,

👉 des stages,

👉 des déplacements,

👉 et parfois plusieurs années de sa vie.

Peu à peu, on finit par croire que les liens construits dépasseront forcément le cadre de la pratique.

Pourtant, avec le recul, je crois que la régularité crée surtout de la familiarité. La communauté, elle, demande quelque chose de plus.

Elle ne repose pas uniquement sur les bons moments, l’ambiance pendant les cours ou le plaisir de se retrouver autour d’une passion commune.

Elle se construit aussi dans la capacité d’un groupe à :

  • permettre le dialogue lorsque les avis divergent ;
  • écouter des expériences différentes ;
  • continuer à respecter chacun lorsque la situation se complique.

Cela ne signifie pas être toujours d’accord, prendre systématiquement parti ou savoir parfaitement comment réagir.

Nous avons tous notre perception des événements, nos limites et nos propres loyautés. Mais lorsqu’un collectif n’est capable d’exister que tant que tout va bien, peut-on réellement parler de communauté ?

Cette expérience m’a appris à distinguer trois choses que j’avais tendance à confondre :

🥋 partager une passion ;

🥋 appartenir à un groupe ;

🥋 faire réellement communauté.

Les trois peuvent aller ensemble, mais ce n’est jamais automatique.

Aujourd’hui, je ne mesure plus la force d’un collectif uniquement à la qualité des moments partagés. Je regarde aussi sa capacité à accepter les désaccords, à reconnaître que plusieurs réalités peuvent coexister et à ne pas réduire une personne à une seule situation.

Je continue d’aimer et de pratiquer l’aïkido. Mais j’ai appris à distinguer la discipline, le club dans lequel on la pratique et les liens que l’on construit avec les personnes.

Parce qu’une communauté n’est pas un groupe dans lequel il n’existe aucun conflit.

C’est un groupe dans lequel le conflit n’efface pas immédiatement tout ce qui existait avant.

 

Conclusion : faire vivre les valeurs de l’Aïkido au-delà du tatami

Ces trois réflexions abordent des problématiques différentes, mais elles interrogent finalement notre capacité à donner une place à chacun au sein de l’Aïkido.

Accueillir de nouveaux pratiquants, valoriser les différentes générations et construire une véritable communauté ne relèvent pas uniquement de la bonne volonté individuelle.

Cela suppose aussi de questionner certaines habitudes collectives, de créer des occasions de rencontre et d’accepter que les attentes des pratiquants ne soient pas toujours les mêmes.

Un débutant qui découvre la discipline, un jeune enseignant qui souhaite s’investir ou un pratiquant expérimenté qui change de club n’ont pas nécessairement les mêmes besoins. Pourtant, tous devraient pouvoir trouver leur place sans devoir se conformer entièrement à un groupe déjà constitué.

Il ne s’agit pas de prétendre qu’un dojo doit répondre à toutes les attentes, ni que les relations entre pratiquants doivent nécessairement dépasser le cadre de l’entraînement.

Mais lorsqu’on revendique des valeurs d’ouverture, de respect et d’harmonie, il me semble important de s’interroger sur la manière dont elles se traduisent concrètement dans nos relations.

L’inclusion ne se mesure pas seulement au nombre de personnes que l’on parvient à faire entrer dans un dojo. Elle se mesure aussi à la place qu’on leur permet d’y occuper et à la manière dont on continue à les considérer lorsque les circonstances changent.

Finalement, préserver l’avenir de l’Aïkido ne consiste pas seulement à attirer de nouvelles générations ou à transmettre un héritage technique.

C’est aussi faire en sorte que cet héritage puisse continuer à être partagé entre des personnes différentes, capables de pratiquer ensemble sans nécessairement penser de la même manière.

Car un dojo peut réunir de nombreux pratiquants sans pour autant former une communauté.

Et c’est peut-être précisément dans notre capacité à faire vivre ces valeurs, au-delà des discours et des démonstrations techniques, que se joue une partie de l’avenir de l’Aïkido.

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